A la recherche du temps perdu....

Noces à Troisvilles en 1880

En ce samedi 8 mai 1880, le printemps est enfin arrivé, un doux soleil baigne le petit matin. Il dissipe la brume et sèche les pavés humides de la rosée. Les feuilles des arbres ne sont pas encore bien vaillantes mais les bosquets ont perdu cet aspect triste et mort. L’hiver se retire doucement. Cependant, gare à la précipitation, les saints de glace ne sont pas encore derrière nous. 

Etat major bertry troisvilles 1

 

Nous cheminons sans crainte de crotter le bas des vêtements ou les chaussures briquées pour l’occasion. Emerile LENGLET, mon trisaïeul bottier cordonnier, a tenu à équiper de neuf toute sa petite famille. Depuis Pâques chacun arbore de nouveaux souliers du dimanche, histoire de les "assouplir" un peu et de limiter les ampoules.

C’est  grâce à lui que je suis de la partie. Nous nous étions rencontrés naguère, lors d’un rendez-vous ancestral sur les Lenglet Cordonniers, il avait poussé la chansonnette et, le courant ayant bien passé entre nous, nous avions convenu de nous revoir à l’occasion d’un de mes voyages intra temporels.

Voilà pourquoi il m’a conviée à cette grande fête familiale, le mariage de son cousin germain Joseph LANGLET avec Ozélia HELOIR.

Rose (La mère d’Emerile) et Antoine (le père de Joseph) sont frère et sœur.

Langlet antoine

Emerile me voit froncer les sourcils, pensive. Il perçoit mon air dubitatif, comprend et m’explique : Joseph s’appelle en fait Antoine, comme son père, mais pour éviter la confusion il utilise son deuxième prénom.

Un immense damier vert et jaune recouvre les champs qui longent la petite route menant de Bertry jusqu’à Troisvilles. Le blé en herbe contient la promesse de riches moissons, et les milliers de grappes de colza fourniront l'huile qui apportera la lumière dans les foyers.

Adolphe , dix-neuf ans et Alfred bientôt quinze, les deux fils d’Emerile, marchent d’un bon pas à l’avant du petit groupe, ils ont hâte d’arriver à la noce et entendent donner le tempo. Ils attaquent gaillardement la version parodique  de Sambre et Meuse  crée par le 35e Régiment d'Infanterie de Belfort.

Le régiment de fromage blanc,
faisait la guerre contre le camembert
mais le roquefort sentait si fort,
qu'ils retournèrent jusqu'à Belfort.

«  Ah ces jeunes, qui ne comprennent pas que leurs grands-parents n’ont plus leurs jambes de vingt ans ! »

C’est Rose qui a parlé. Les jeunes gens rient de bon cœur.  Ils l’aiment bien leur mémé Rose, même si, la jeunesse est cruelle, ils pensent qu’elle perd un peu la tête en vieillissant. Cela fait presque dix années que leur oncle Orense a disparu dans la guerre contre les prussiens et, malgré tout ce temps, leur grand-mère espère son retour. Chaque soir elle allume un quinquet devant la fenêtre.

Emerile

La vielle dame*,  qui affiche soixante-huit printemps avance doucement, courbée par le labeur et les chagrins de la vie.  Pépé Rémi, dit « Rémi Metasse » allez savoir pourquoi ! soufflera ses soixante-dix bougies à l’automne. Il s’aide d’une canne pour ne pas trainer la jambe.

Chemin faisant, on discute de tout et de rien. Il est question de créer une ligne ferroviaire entre Cambrai et Catillon. Le préfet vient d’ autoriser l’ingénieur de la Compagnie des chemins de fers à pénétrer dans les propriétés privées pour procéder aux études. Troisvilles est sur le parcours. Il va sans dire qu’un vent de fronde commence à souffler chez les cultivateurs. La famille n’est pas directement concernée. Il y a bien longtemps qu’elle a laissé tomber l’agriculture. A la mort de Théophile LENGLET, le père de Rose et Antoine, personne n’a voulu embrasser la profession. Les quelques terres qu’il possédait ont été cédées à un voisin. De toutes façons, l’exploitation était si petite qu’elle ne permettait pas de nourrir une famille. Il fallait compléter par une activité de tissage. Mille métiers, mille misères. Tous les enfants avaient fait le choix de la nouvelle industrie textile en pleine expansion.

Je m’approche de ma trisaïeule, l’épouse d’Emerile, afin de la féliciter. La quarantaine alerte, Apolonie, née PRUVOT, est resplendissante, couturière professionnelle, elle s’est confectionné une magnifique robe de taffetas bleu dur avec un très léger effet bouffant à l’arrière. La jeune femme aspire la vie à pleins poumons, elle s’arrête , s’extasie devant les fleurs de colza au lourd parfum de miel tellement prisées des insectes, refait quelques pas , s’arrête à nouveau pour s’émerveiller de la fragrance envoutante des jacinthes cueillies à l’orée d’un bosquet. Elle se comporte comme si elle pressentait la fragilité de son existence et sa mort précoce. 

Cette fois les deux jeunes gens ont pris une nette avance. Ce n’est pas plus mal, ils pourront assister à l’échange des consentements en mairie, passage obligé avant la messe de mariage qui est prévue pour onze heures. Puis ils nous réserveront quelques places dans l'église. 

Après qu'Emerile nous eut entraînés à chanter avec lui la ballade traditionnelle "Aux marches du palais", c'est Apolonie qui entame la romance du "temps des cerises".

De fil en aiguille, la conversation s'oriente vers la politique. C’est qu’une petite révolution scolaire est en marche ! Les républicains au pouvoir, notamment Monsieur Jules Ferry, le nouveau ministre de l’Instruction publique, travaillent à imposer l’école gratuite, laïque et obligatoire.  Ces mesures viennent en réaction aux excès de la loi Falloux, votée trente ans plus tôt sous la IIe République, qui accordait aux congrégations religieuses une liberté totale d'enseignement. L’objectif est de préparer les écoliers à devenir de bons citoyens et de fervents patriotes.

Le débat est vif et parfois houleux jusque dans les villages où l’église catholique a éduqué des générations d’enfants.

Enlevement crucifix paris resize

Priée de donner mon avis, je tente d’éluder. Je pense, dis-je, que la ligne de chemin de fer ne se fera pas tout de suite. En réalité elle ne se fera pas du tout.  J’estime que Monsieur Jules Ferry est promis à un bel avenir, que les lycées publics seront un jour accessibles aux filles, et aussi qu’il y aura toujours, dans le futur, des écoles laïques et des écoles religieuses, ce qui devrait satisfaire tout le monde.

Jule ferry

 

Ouf ! Dans ce type de Rendez-Vous Ancestral on marche sur un fil ! Le généalogiste qui révèle l’avenir perd le don de rencontrer ses ancêtres.

Finalement, entre papotage et chansons entrainantes, les quelques trois kilomètres qui séparent les deux villages sont allègrement franchis en moins d’une heure. Au retour ce soir, un membre de la famille ramènera, sur un chariot, tout ce petit monde fourbu par la noce.

Je me tiens un peu à l’écart pour étudier les effusions familiales. Rose embrasse son frère Antoine, père du marié, ainsi que sa belle-sœur Domitilde RICHEZ, que chacun  appelle Sophie, de son deuxième prénom.

S’ensuivent des étreintes avec ses deux nièces Flore Auxesse et Esclamonde puis avec ses neveux d'abord Joseph, l’heureux élu du jour, puis son frère aîné  Alcide. Ce dernier est également  à l’honneur puisqu’il est le témoin du marié, mais aussi parce qu’il fête, en ce 8 mai, son trente-neuvième anniversaire. Pour ces deux raisons, il sera redevable d’une tournée générale pendant le repas de noce, sa bonne bouteille d’alcool de prune jalousement gardée sera sérieusement écornée.

Emerile se contente d’une poignée de main à ces messieurs et d’une rapide accolade à la gent féminine sauf pour la mariée Marie Ozelia HELOIR, qui se voit attribuer deux grosses bises sonores. Elle est gentille sa nouvelle cousine à la mode de Bretagne. Sûr qu’elle rendra le Joseph heureux. Mon aïeul présente au jeune couple des vœux un peu maladroits mais tellement sincères de fidélité, de fécondité, d’amour et de peines en partage.

Le cortège se forme, Il est temps pour les convives de se mettre en marche pour parcourir les quelques centaines de mètres qui séparent la mairie de l’église et pour moi de quitter mes aïeux qu’on nomme chez nous des taïons. Je préfère m’éclipser discrètement car je ne voudrais pas risquer d’être interrogée à nouveau.

La messe sera suivie d'un grand vin d'honneur servi sous le préau de l’école, Monsieur le maire a bien voulu donner son accord.  Toute la population du village, plus ou moins affiliée aux deux familles, y participera. Ce sera l'occasion de congratuler les parents et d'adresser des vœux de bonheur aux jeunes mariés.  Après cela, le banquet de noces, réservé aux proches les mènera jusqu’à une heure avancée de la soirée.

Le couple  a trouvé une maison en location,  ils vont s'installer rue de la Brasserie.

Rue de la brasserie

 

 

Epilogue

La suite, la voici :

L’aîné, Paul, verra le jour un an après la noce en mai 1881, puis viendra Angèle l'année suivante et enfin Antoine en 1885. C'est alors qu'ils déménagent pour Bertry, ou Léa, la benjamine de la fratrie verra le jour en 1889 rue du Cateau, aujourd'hui rue Pasteur.

Lorsque la première guerre mondiale éclate en août 1914, les trois aînés sont déjà mariés et établis à Bertry. Paul et Antoine seront mobilisés.

Les deux garçons mourront au champ d’honneur à une année d'intervalle.

Le premier Antoine LANGLET  succombera à ses blessures en 1917. Il avait épousé la Cousine Albertine FRUIT. Un chapitre leur est consacré ICI

Puis, un an plus tard, quelques mois avant la fin du conflit Paul LANGLET, sera mortellement blessé. Il laissera une veuve, Emilie PRUVOT et deux enfants. Une page lui est dédiée ICI

Ci-dessous une photo prise en 1915 des deux frères avec leur beau-frère Eugène Taine. Ce dernier sera blessé pendant le conflit.

Eugene taine et freres 2

 

Léa, la benjamine de la famille, devra attendre 1919 pour épouser son promis, Louis FRUIT. Ce dernier, déclaré inapte à servir dans l’infanterie, sera versé dans la section des infirmiers, sa conduite valeureuse lui vaudra la croix de guerre. Une page spéciale lui sera consacrée ultérieurement. Le couple aura cinq enfants.

Louis fruit lea lenglet

Le sort va continuer à s’acharner sur cette famille : lors du conflit suivant , leur fille Angèle, épouse de Eugène TAINE et mère de huit enfants, disparaîtra dans le bombardement de la gare d’ Amiens le 19 mai 1940.,elle n'a que 57 ans.

Famille taine 1925 avec gabriel

Antoine et "Zélia" vivront vieux entourés de l’affection de leurs nombreux petits enfants.

Joseph s’est éteint en 1933 quelques mois avant ses quatre-vingt-trois ans, son épouse lui survécut onze années, elle est décédée en 1944 dans sa quatre-vingt-douzième année. 

Antoine lenglet et zelia heloir avec les petits enfants

 

* Vieille dame : je précise, pour l'époque, afin de ménéager les susceptibilités.

Date de dernière mise à jour : 26/05/2022

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Commentaires

  • LENGLET François
    Merci pour ces nouvelles de notre famille à la fin du XIXé siècle, il me reste à retrouver à quel niveau nos arbres généalogiques se rejoignent!

    Alors tout d'abord, quelques nouvelles de Troisvilles et de la famille pendant le première guerre mondiale :
    https://lenglet.blog/2019/03/21/les-familles-toussaint-et-oblin-pendant-la-guerre-1914-1918-6/

    Et enfin un souvenir personnel : comment se rendre à Troisvilles au départ de Douai en 1950 ?
    Nous sommes en 1950, j'ai 4 ans et la famille habite Douai. Chaque période de vacances se passe obligatoirement à Troisvilles et nous n'avons pas de voiture ...seule solution pour se rendre à Troisvilles: le train. Donc:
    - départ de la maison de Douai vers 10h le matin : 2km à pied vers la gare de Douai
    -train à vapeur vers Cambrai arrivée vers 12h à Cambrai
    -changement de train à vapeur et direction Caudry vers 14h, arrivée à Bertry vers 16h
    -direction Troisvilles: 3,5 km à pied pour arriver au 8 rue Du Villers vers 17h30
    Pour mes petites jambes , c'était un vrai parcours du combattant et que dire de plus quand il fallait faire ce parcours en plein hiver pour les vacances de la Toussaint ...avec un passage complémentaire au cimetière de Bertry.
    Bref, le petit François faisait de gros dodos sous son édredon une fois arrivé à Troisvilles dans une maison bien froide.
    François Marie LENGLET

    -
  • VERONIQUE ESPECHE
    Comme d'habitude, un bien beau RDV ... et profusion de photos
  • Aline DOLE
    Encore un très beau RDV ancestral. Bravo
  • Catherine Livet
    • 4. Catherine Livet Le 21/05/2022
    Voici un très beau #RDVAncestral que l'on peut lire avec plaisir même si l'on n'est pas de "la famille"
  • Albert PARISI
    • 5. Albert PARISI Le 21/05/2022
    Belle façon d'animer la mémore de nos aîeux. Tu nous fais de la généalogie généalogie en 3D.
    J'aprécie ton don de mêler tes à talents de conteuse ceux de l'historienne.

    Merci Dominique
  • DUMOULIN Jean-Luc
    • 6. DUMOULIN Jean-Luc Le 21/05/2022
    Comme toujours un récit digne du grand Marcel, oui celui de la madeleine ! Merci pour ces photos identifiées. Il y en a une qui a retenu plus particulièrement mon attention, à savoir la première colorisée qui représente la rue du Général de Gaulle, le café qu'on voit sur la gauche au premier plan est celui tenu par mon oncle René DUFOUR époux de Marthe DUMOULIN sœur cadette de mon père. Il faisait également salon de coiffure. J'y suis allé très souvent lorsque je traînais encore à Bertry. En me baladant sur Street View j'ai vu qu'à côté avait été construite la nouvelle mairie de Troisvilles. Souvenirs souvenirs ...
  • Fanny-Nésida
    • 7. Fanny-Nésida Le 21/05/2022
    Un texte peaufiné, un fil conducteur judicieux, au top !
  • Catherine COURAGEUX
    Tu laisses parler ton cœur et ça se voit. La tendresse, la poésie, la rigueur historique sont présentes dans ton #RDVancestral.
    Bravo Dominique
  • VERONIQUE ESPECHE
    Hello, comme d'habitude un très beau RDVA ... Des photos à profusion (vrai je t'envie à ce niveau) ... et j'ai adoré la phrase "Le généalogiste qui révèle l’avenir perd le don de rencontrer ses ancêtres" ... Chuuut ne pas en dire trop pour revenir nous régaler dans un mois
    Bravo
    • Dominique LENGLET
      • Dominique LENGLETLe 21/05/2022
      Merci Véro. En ce qui concerne les photos, certaines personnes qui me font confiance et apprécient mon travail m'offrent une copie de leurs clichés , c'est le côté participatif de mon blog.

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