Georgina accusait une quinzaine d’années de plus que mes parents, ce qui la rendait encore plus « vieille » à mes yeux. Une grand-mère ! Après la disparition de son mari, elle s’habillait de la tête aux pieds en noir : une robe austère, longue jusqu’aux chevilles, un châle ou un gilet de même couleur. Lorsqu’elle marchait, son pas lent et sa silhouette voûtée semblaient porter le poids de son deuil. C’est du moins l’impression qui m’est restée à travers les décennies. Il est probable que son aspect, et son regard triste m’avaient touchée sans que je comprenne vraiment pourquoi.
Chaque année, au Nouvel An, mes parents et moi respections une tradition bien ancrée dans le Nord : nous allions présenter nos vœux à Georgina. Elle n’était pas la seule, mes parents comptaient une grande famille et beaucoup d’amis. Les échanges de vœux duraient plusieurs semaines, de visites en réceptions, mais la visite à Georgina m’avait marquée parce qu’elle était empreinte d’une certaine déférence.
Je me souviens d’une maison silencieuse où tout semblait figé dans le temps. Georgina nous accueillait toujours avec le sourire, en général un dimanche après-midi, elle servait du café , après quoi elle présentait des « étrennes » faites maison, ces gaufrettes confectionnées pour la nouvelle année, rangées dans une grande boîte en fer blanc.
Soixante ans plus tard, ce sont justement ces gaufrettes, dont je perpétue la tradition, qui m’ont amenée à rédiger cet article. Je n’ai pas de photo d’Edouard ni de Georgina, mais j’ai celle de la pompe à essence !
J’ajouterai quelques mots sur leur fils unique : Robert, un brillant étudiant promis à un avenir radieux. Il deviendra un éminent scientifique, Docteur en Sciences physiques, professeur émérite à l’Université de Lille 1. Lorsque nos familles étaient mitoyennes, mes parents voyaient la lucarne de la chambre éclairée tard dans la nuit. Plus tard, ils m’incitèrent à suivre cet exemple d’assiduité au travail. Je crains fort qu’ils n’aient mis la barre un peu haut.