Marcel Kawibor

Marcel kawibor

Jérusalem 2006.

 Rachel Kawibor, la sœur de Marcel, avait rédigé une remarquable page à la mémoire de son frère— Rachmil de son prénom juif, Marcel dans la vie française —, retraçant l'histoire de la famille depuis ses origines polonaises jusqu'à la fin de la guerre.

 

Ce texte ayant aujourd'hui disparu d'internet, il m'a semblé important de le retranscrire ici, mot pour mot, pour préserver ce témoignage. Je n'en suis donc pas l'auteur : je me fais simplement le passeur de son travail.

Marcel, mon frère aîné, est né à Irena en Pologne, le 6 mai 1924, mais l'a quittée avec nos parents l'année suivante, fuyant l'antisémitisme virulent des polonais et des russes.
Ils ont trouvé refuge à Metz (Moselle), où mon père a ouvert un atelier de cordonnerie. Je suis née en 1926 et mon frère Bernard en 1932.
Nous avions tous la nationalité polonaise, et pour les enfants nés en France, nous devions attendre l'âge de 21 ans pour obtenir la nationalité française. Ceci ne nous a pas empêché de nous sentir très français : l'éducation civique était d'un très bon niveau à l'école primaire…

Demblin entre varsovie et lublin

Acte Naissance Rachmil Kawibor

Marcel a fréquenté l'école primaire de garçons de notre quartier, et a été un bon élève. Il dut se résigner à s'orienter ensuite vers le métier de cordonnier, bien qu'il eut été capable de poursuivre des études.
La guerre nous surprit à Metz, et nos moyens ne nous permirent pas de fuir…
Après la défaite, les allemands arrivèrent à Metz et ne perdirent pas de temps : la police leur fournit les éléments qui leur permirent d'expulser vers la "zone libre" les indésirables - comme notre famille - (juifs et étrangers) et aussi de nombreux français qui refusèrent la nationalité allemande.
Ce fut le 18 août 1940…

Rachel Bernard Marcel Metz 1933

Nous trouvâmes devant la gare une grande foule. Parmi tout ce monde, je reconnus mon ancienne directrice de l'école maternelle, accompagnée de son mari en uniforme de gradé de l'armée française, avec toutes ses décorations. Ce sont eux qui nous expliquèrent les raisons de leur expulsion : ils avaient refusé de prendre la nationalité allemande !
On nous embarqua en train en direction de Lyon

Fiche d explustion de marcel

Mon frère Marcel s'occupa des formalités administratives et le service des réfugiés nous dirigea vers les Basses Alpes, à Castellane, où nous restâmes jusqu'à début octobre.
Le 4 octobre 1940, le gouvernement de Vichy décréta la loi "antisémite et xénophobe" qui permit aux préfets d'interner "les étrangers de race juive" dans des camps spéciaux. ( Source : "Le Calendrier de la Persécution des Juifs en France" 1940-1944, par Serge Klarsfeld, édité et publié par l' "Association des fils et filles de déportés juifs de France" et par "the Beate Klarsfeld Foundation", juillet 1993)

Nous fûmes envoyés au camp d'Agde : séparation des hommes et des femmes et conditions de vie très précaires…

Puis, en janvier 1941, on nous transféra au camp de Rivesaltes, dans les Pyrénées Orientales. Le camp hébergeait déjà des réfugiés espagnols de la guerre d'Espagne, des juifs expulsés d'Allemagne, de Belgique et des Pays-Bas, et même des tziganes…

Là-bas, Marcel trouva du travail à la cuisine du camp, et au moins, il mangea à sa faim !

Fiche refugie a lyon

Rivesaltes 1942

Nous subsistâmes… Avec l'aide de nombreuses associations humanitaires, protestantes, catholiques et aussi juives : l'Unitarian Service Commitee, qui ouvrit un jardin d'enfants, la CIMADE (Comité International d'Aide aux Réfugiés), le Secours Suisse, l'Y.M.C.A., l'O.S.E. (OEuvre de Secours à l'Enfance), des aînés du mouvement scout israélite français (E.I.F.) et également des aumôniers, des médecins et des volontaires juifs…
L'O.R.T. (Organisation de Reclassement par le Travail) ouvrit des ateliers d'apprentissage divers. Il y avait également une infirmerie au camp, mais beaucoup de bébés et de gens âgés moururent, faute de soins valables.

De son côté Marcel fut libéré du Camp de Rivesaltes, reçut une fiche d'identité du Groupe de Travailleurs Etrangers (G.T.E.) de Perpignan, le 31 mars 1942, et fut libéré de ce groupe le 30 avril 1942, six jours avant ses 18 ans ! Il a sûrement été bien conseillé…

Fiche gte 1942

 Marcel liberation rivesaltes

Marcel a la cuisine avec un groupe d espagnols 1941

Certificat de liberation 1942

Très vite, Marcel se retrouva dans un centre de jeunes français : "Les Moissons Nouvelles". Il y avait sans doute là-bas des jeunes qui voulaient échapper au S.T.O. (Service de Travail Obligatoire) en Allemagne.
La date de naissance de Marcel a été faussée ainsi que sa nationalité !

La photo ci-contre de Marcel et de nos parents doit dater de cette période (automne 1942), car Marcel porte l'uniforme de Centre de Jeunes. Mes parents ont utilisé la possibilité d'obtenir une permission pour la journée au camp de Rivesaltes, et cette photo cette photo a sans doute été prise à Perpignan.

Moissons nouvellesMarcel et ses parents Perpignan 1942

Une lettre adressée à maman par le chef du Centre (l'adresse est celle de voisins messins réfugiés à Perpignan) arrive à la même période.
Mon frère n'a sans doute pu rester au Centre de Millegrand au-delà de l'année 1942.

La permission permanente est datée du 3 décembre 1942 et la photo prise à Toulouse du 30 janvier 1943.

Permission permanenteMarcel toulouse 1943

Lettre aux parents

Marcel a dû séjourner dans un autre Centre de Jeunes à Frontignan dans l'Hérault. Une lettre du Chef de Centre datant de mars 1943 en témoigne.  

L'étape suivante est datée plus tard dans l'année 1943 : c'est une carte postale envoyée à maman de la Bastide-de-Sérou. (Ariège).

 

Carte marcel 1943

La dernière lettre de Marcel à maman date du 26 juin 1944. ( soit onze jours avant la mort de Marcel (Rachmil) Kawibor le 7 juillet 1944, ce qui rend ce document particulièrement poignant.

Le 26-6-44Derniere lettre de Marcel 26 06 1944

Chère maman,

Je t'envoie ces quelques mots pour te donner de mes nouvelles. Rachel a dû te mettre au courant des derniers évènements qui ont beaucoup changé nos situations. Mais je peux te dire que pour moi, tout va très bien. Je suis en bonne santé, heureusement, et c'est le principal. Tu n'as pas à te faire du souci pour moi, je suis très bien et rien ne me manque.

Chère maman, j'espère que cette lettre te trouvera toujours au Château du Roc. J'espère que tu es tu au moins en bonne santé.La dernière lettre que Rachel m'avais écrite me disait que tout va bien chez elle. J'espère qu'elle t'aura donné de ses nouvelles ainsi que celles de Bernard.

Chère maman, sois forte et aie du courage pour tenir bon, cela finira bientôt et nous serons tous réunis ensemble. À part ça, je ne peux t'écrire rien d'autre. Ne t'inquiètes pas pour moi et tiens toi en bonne santé surtout.

Celui qui pense souvent à toi et qui t'embrasse du plus profond de son cœur,

Malouché

En 1997, j'ai trouvé le nom de Marcel sur une liste de membres des E.I. et de la Sixième morts au combat, en déportation, fusillés ou assassinés pendant la guerre. Cette liste était dans le dossier E.I.F. des archives du Centre de Documentation Juive Contemporaine à Paris. C'est peut-être les E.I. qui ont placé Marcel dans la famille Lebé à Caussens. Il venait de Durban-sur-Arize (Ariège). Ceux-ci l'on sans doute accueilli début avril pour deux mois, tout en sachant qu'il était considéré comme réfractaire.

Kawibor eclaireur

Les Lebé avaient un fils de l'âge de Marcel qui a correspondu avec moi dès la fin de la guerre et m'a donné le peu d'informations qu'il avait sur Marcel et la suite de son parcours C'est lui également qui m'a envoyé un coffret qui contenait quelques documents et effets de mon frère. J'y ai trouvé une dernière photo de lui. Il m'a également envoyé des articles de journaux parus à cette époque, relatant la bataille de Meilhan où mon frère est tombé.

Lettre du fils des Lebé à Rachel - 22 août 1944

Lettre lebe 1
 

Lettre lebe 2

Avec les différents documents que j'ai pu rassembler, je peux essayer de retracer la fin du parcours de Marcel :
Après deux mois passés chez le Lebé, un maquis s'est formé à 3 km de Caussens, à Castelnau-sur-l'Auvignon. Marcel est parti ce jour-là pour les rejoindre, le 8 juin. Quinze jours plus tard, ce maquis a été attaqué par les allemands mais Marcel s'en est bien sorti et a rejoint un autre maquis dans les Landes.
Marcel a sans doute servi d'agent de liaison entre les différents groupes de résistants. Dans les extraits du Journal de Marche du Bataillon,  on trouve à la date du 12 juillet : "Il est confirmé que la mission Cazaubon-Surmain-Kawibor, envoyée par le Colonel Hilaire auprès du groupe Raynaud, le 6 juillet avec l'agent de liaison Gerdessus, a été massacrée avec la plupart des combattants le 7 juillet à Meilhan.Journal marche bataillonD'après différents documents, les choses se sont sans doute passées ainsi : le groupe du Dr Raynaud, comprenant environ 93 hommes, s'est installé le 24-25 juin 1944 dans les fermes "Priou" et "Larrée" situées sur les collines boisées proches de Meilhan. Le 7 juillet, ce maquis fut détruit sauvagement par les allemands.

La veille au soir, le Dr Raynaud avait été mis en garde d'une attaque allemande possible par les agents de liaisons dont Marcel faisait partie. Les agents de liaison restent sur le lieu et le Dr Raynaud décide repousser le départ au lendemain matin. Il reste à l'écoute de la radio jusqu'à deux heures du matin. Vers une heure du matin, des troupes allemandes parties de Lannemezan, entre mille et deux mille soldats armés, se divisent en deux colonnes et commencent à avancer dans le but d'encercler le maquis de Meilhan

Mm

Meilhan 2

Vers 7 heures du matin, les premiers allemands apparaissent sur les crêtes et un combat inégal et désespéré s'engage avec les maquisards. Le combat acharné dure environ deux heures. Lorsque la résistance cesse, les allemands recherchent les blessés et rescapés éventuels. Les blessés sont achevés et les otages exécutés. Des 93 résistants, seuls 17 rescapés ont pu s'enfuir. Marcel n'était malheureusement pas parmi eux. Les victimes ont été enterrées dans une fosse commune sur le lieu de la bataille et un monument a été érigé à leur mémoire.

1997

Plaque meilhan

Meilhan 3

Meilhan 4

Il y quelques années, mon frère Bernard (Dovka) s'est occupé de faire remplacer la croix qui se trouvait sur la tombe de Marcel à Meilhan.

Grâce à lui, celle-ci a été remplacée par un Magen David. ( étoile de David, ou bouclier de David).

Tombe marcel

Maman a été sauvée de la déportation par une organisation clandestine juive, et je l'ai retrouvée l'été 1944 dans une institution au Château du Roc, en Dordogne.
C'est là qu'elle a reçu l'annonce de la mort de mon frère Marcel. Il est désigné sous le nom de Marcel CARTIN. Je ne sais jusqu'à présent comment cette lettre lui est parvenue…
Marcel mort pour la france

 

Mon père s'etait engagé dans un G.T.E (Groupe de Travailleurs Etrangers), et fut transféré de Elne à Drancy (sans doute début 43). J'ai trouvé son nom dans le volume de Klarsfeld qui contient la liste complète des convois de déportés en partance de Drancy. Il était sur la liste du convoi N° 50, parti le 4 mars 1943.

Convoi 50

Nous nous sommes donc retrouvés, l'été 1944, ma mère, mon jeune frère Bernard et moi, dans le département de la Dordogne, seuls survivants de la famille…

Plaque synagogue metz

A la synagogue de Metz on peut trouver différentes plaques mémoratives : l'une, générale, à la mémoire des déportés et l'autre à celle des engagés volontaires et des combattant juifs tombés au champ d'honneur. Le nom de Marcel y apparaît. Sur une autre plaque, une liste de tous les disparus de la communauté comprend le nom Kawibor.

Commentaire

Un travail de mémoire depuis Jérusalem

Aujourd'hui, l'épisode du maquis de Meilhan est bien documenté : on trouve des ouvrages, des articles, des témoignages, des sites institutionnels, un monument et des cérémonies commémoratives chaque 7 juillet. La bataille du 7 juillet 1944 a sa place dans l'historiographie de la Résistance gersoise et gasconne.

Mais il faut imaginer ce qu'était ce travail il y a vingt ans, lorsque Rachel l'a entrepris depuis Jérusalem. Pas de moteurs de recherche utiles sur ces sujets, pas de bases de données numérisées du Centre de Documentation Juive Contemporaine, pas de forums d'historiens, pas de cartes interactives des maquis. Reconstituer le parcours de Marcel — de Metz à Castellane, des camps d'Agde et de Rivesaltes aux Centres de Jeunes de Millegrand et de Frontignan, puis à la Bastide-de-Sérou, à Caussens chez les Lebé, et enfin à Castelnau-sur-l'Auvignon et Meilhan — supposait une correspondance patiente, lettre après lettre, avec des archives, des mairies, des familles d'accueil, d'anciens résistants, et avec ce qui restait des réseaux des Éclaireurs Israélites et de la Sixième.

C'est ainsi qu'en 1997, dans le dossier E.I.F. des archives du C.D.J.C. à Paris, Rachel a retrouvé le nom de Marcel sur une liste. C'est ainsi qu'elle a pu confronter les dates, les noms, les lieux, et restituer le Journal de Marche du Bataillon.

Ce témoignage que vous venez de lire est le fruit de ces années de recherche obstinée, menées à des milliers de kilomètres du Gers, par une sœur qui avait dix-huit ans quand son frère est tombé. 

Transmettre ce texte, en cette Journée nationale de la Résistance, c'est prolonger son travail.

Date de dernière mise à jour : Tue 02 Jun 2026

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