Une date qui dit tout ! Il suffit de la regarder pour comprendre l'exploit que représente cette naissance.
Dehors, depuis 54 jours, le Cambrésis est enseveli sous le gel le plus violent qu'aucun habitant vivant n'ait jamais connu. Le thermomètre est descendu à des niveaux inouïs. Les sentinelles meurent à leur poste. Les voyageurs gèlent sur les chemins. L'Escaut lui-même, pourtant vif et rapide, est cerné de glace. Dans les caves, l'eau des puits est gelée.
Et dans une maison de Troisvilles, petit village du Cambrésis niché entre Le Cateau et Cambrai, une femme accouche. Elle donne naissance à une petite fille. On l'appellera Marie Catherine Boitteau.
En 1709, les habitants du village sont des paysans soumis à la seigneurie : ils paient le droit de terrage sur leurs récoltes, utilisent obligatoirement le moulin du seigneur, et rendent des comptes à un lieutenant-maïeur flanqué de ses échevins. La vie y est rude en temps normal — elle est inhumaine en ce mois de février 1709. Car Troisvilles, comme tout le Cambrésis, souffre doublement. Depuis des années, les guerres de Louis XIV ravagent la région : les armées pillent, rançonnent, saccagent. En 1712, à peine trois ans après la naissance de Marie Catherine, le village sera pillé deux fois lors de la bataille de Denain. Une partie des archives communales elles-mêmes finiront par disparaître, brûlées ou perdues dans les invasions successives.
Naître en plein cœur du Grand Hiver, dans une chaumière de pierre du Cambrésis, sans chauffage autre qu'une cheminée, sans médecin, sans médicaments, dans un village coupé du monde par la glace et la neige... c'est entrer dans la vie par la porte la plus étroite qui soit.
Et pourtant — Marie Catherine Boitteau survit.