André était le cinquième et dernier enfant d’Auguste Delfosse et de Joséphine Boulant.
Le plus jeune d’une fratrie de quatre garçons et une fille, né à Bertry, ce village du Cambrésis où le tissage à bras, du lin et du coton, rythmait les journées.
Son père, Auguste, fils d’un immigré venu de Belgique, appartenait à la première génération installée en France. Ouvrier appliqué, il tissait avec constance et régularité, sept jours sur sept. Puis, un matin, entre 1892 et 1906, la famille prit la route de Paris — ou plutôt de sa banlieue industrieuse : Puteaux.
Quitter Bertry, c’était tourner le dos au village, à ses chemins bordés de haies, à cet univers où tout le monde se connaît, s’entraide, se salue d’un signe de tête au détour d’une cour. Là-bas, le soleil se levait sur les champs de blé, dorait les toits de tuiles, et le soir, les voix se répondaient d’une fenêtre à l’autre, familières, rassurantes.
Mais à Puteaux, le décor change. Le même soleil, à peine levé, s’étouffe dans la brume grise des cheminées d’usines. La terre a disparu sous la pierre et la suie. Les Delfosse découvrent la banlieue industrieuse, ses logements étroits, l’air chargé de charbon, la promiscuité, la fatigue.
Puteaux, autrefois village de vignerons, est devenue cité ouvrière, débordée par l’explosion urbaine. Les maisons s’y entassent, les familles aussi.
Ici, le travail n’attend pas : il faut s’adapter vite, trouver sa place. Les conditions de vie sont loin d’être idylliques : poussière, chaleur, les cadences soutenues — le quotidien d’une classe laborieuse que la loi mettra près d’un siècle à protéger.
Furent-ils débauchés par les grandes manufactures qui cherchaient des mains habiles, ou bien décidèrent-ils de tenter l’aventure d’eux-mêmes, comme tant d’autres ouvriers rêvant d’un avenir meilleur ? Rien ne permet de le dire, mais en 1907, la fille de la famille, Rosalie Delfosse, se marie à Puteaux : preuve que le clan s’y est enraciné.