À peine mariés en décembre 1904, Jules et Hélène embarquent pour ce qui sera, pour eux, un véritable saut dans l’inconnu. La première photo retrouvée de Jules en Chine, datée de 1905, nous indique que le couple a quitté la France très rapidement après les noces.
Mais pourquoi partir si loin ? La réponse se trouve dans l’une des plus ambitieuses entreprises industrielles du début du XXᵉ siècle : la construction de la grande ligne Pékin–Hankou. Longue de 1 200 km et jalonnée de 125 gares, elle reliait le nord de la Chine au centre du pays et nécessitait un savoir-faire européen. Le projet, financé par un montage franco-belge, était confié à la direction technique du Belge Jean Jadot, ingénieur visionnaire.

Le chantier, colossal, mobilise des centaines d’ingénieurs, contremaîtres et ouvriers européens, dont Jules Devimeux, recruté pour ses compétences ferroviaires. C’est ainsi que les jeunes époux prennent la route vers Changxindian, au sud-ouest de Pékin, où se trouvent les dépôts et ateliers principaux de la ligne. Après la révolte des Boxers (1899-1901), qui avait entraîné la destruction d’infrastructures ferroviaires, la région est en pleine reconstruction, et les ateliers s’agrandissent rapidement pour accueillir les équipes européennes. Une véritable “cité cheminote” prend forme sur place.
Pour Hélène, à peine vingt ans, le départ tient de l’aventure absolue. Quitter Bertry, Le Cateau, les ateliers Seydoux, les ruelles familières… pour traverser la moitié du globe et poser ses malles à Pékin : tout devait sembler irréel. À cette époque, les ingénieurs français et leurs familles voyagent le plus souvent avec les Messageries maritimes : départ de Marseille, passage par le canal de Suez, escales probables à Port-Saïd, Aden, Colombo ou Saïgon, avant d’accoster en Asie. Plusieurs semaines de traversée, peut-être plus d’un mois, avec l’appréhension de tout quitter, le mal de mer, la chaleur, les odeurs, et la promesse d’une vie nouvelle au bout de l’océan.
J’imagine sans peine Hélène, sur le pont du paquebot, les yeux rivés sur la ligne d’horizon, le cœur serré d’avoir laissé derrière elle sa famille et son pays. Le couple part dans une Chine encore pleine de tensions politiques, où les Occidentaux vivent regroupés, presque en vase clos, autour des concessions européennes. Loin de Bertry, loin du Cateau, loin de tout ce qu’elle connaît…
Bientôt, le couple posera ses malles à Changxindian, au milieu d’un monde qui lui est étranger, où la langue, les visages, les paysages ne ressemblent en rien au Cambrésis. Une page radicalement nouvelle s’ouvre pour eux.