Cetait au temps ...

Eugène Halle, Mort pour la France

Eugene Halle militaire 1915

Eugène Halle, Mort pour la France 

1888-1916

Eugène n’est pas né sous une bonne étoile.

Il est le fils naturel de Geneviève Halle, 25 ans, qui vit encore chez ses parents, Isaïe Halle, cabartier, et Constance Vallin, en compagnie de sa sœur.

Une vie modeste, ordinaire, sans remous apparents, dans une France rurale et catholique qui tolère mal les écarts.

La “fille-mère” — comme on l’appelle alors — porte seule la faute, réelle ou supposée. Séduite par amour ou surprise par la faiblesse, elle se retrouve rejetée par une société prompte à juger. Le séducteur, lui, bénéficie bien souvent d’une indulgence masculine dont elle ne peut que rêver. Et parfois, derrière un enfant sans père, se cache une ombre plus lourde : celle de l’inceste étouffé sous le silence familial.

 

En ce 14 décembre 1888, c’est la sage-femme de Clary qui déclare la naissance d’Eugène, à 11 heures du matin, devant Antoine Parent, l’oncle de l’enfant, et la garde champêtre. Il ne faut pas imaginer la sage-femme comme aujourd’hui : diplômée, entourée de protocoles médicaux. La matrone d’alors, que l’on appelle parfois “bonne-mère”, inspire autant la crainte que la confiance.

N halle eugene 1888

Formée auprès d’une aînée, elle a prêté serment sur les Évangiles, et accompagne son office d’un cortège de prières. C’était un autre monde, encore pétri de rites.

Que devint Geneviève ensuite ? Combien de femmes, dans sa situation, trouvaient un mari ? Combien d’enfants étaient confiés à l’Assistance publique ? Combien portaient leur vie durant la marque infamante de “bâtard” ?

Geneviève, elle, ne se maria pas.Mais l’enfant grandit dans le foyer familial. Et le 5 février 1912, vingt-trois ans après sa naissance, elle le reconnut officiellement.

En 1908, Eugène est appelé sous les drapeaux. Sa fiche signalétique le décrit : 1,65 m, yeux bleus, visage ovale, “aucun signe particulier”.
Mais deux détails disent l’essentiel :
— son degré d’instruction est de niveau 4, ce qui signifie qu’il a obtenu le brevet d’enseignement primaire, fait remarquable pour un fils naturel élevé sans avantage social ;
— il est noté “sans profession”, indication énigmatique qui ne correspond guère à ce que l’on imagine de Montigny-en-Cambrésis. Était-ce une lacune administrative ? Une transition dans sa vie ? Nous l’ignorons.

En octobre 1909, il est incorporé au 91ᵉ régiment d’infanterie comme soldat de 2ᵉ classe. Très vite, il gravit les échelons : caporal en 1910, élève officier de réserve, lieutenant en 1911. Puis il passe dans la réserve, avant d’être rappelé à l’active au début de la Grande Guerre, rejoignant le 243ᵉ RI.

Pour un fils naturel sans appui, l’armée représente une promotion sociale considérable : un nom réhabilité, une dignité reconnue, une revanche silencieuse sur les jugements qui avaient entouré sa naissance. Là où la société civile enfermait, l’armée ouvrait parfois une porte — celle de l’honneur, du grade, et d’un avenir possible.

Février 1916 : aux portes de Verdun, l’enfer se met en place

Lorsque Eugène rejoint son unité en février 1916, Verdun n’est encore qu’un front parmi d’autres. Mais l’état-major allemand prépare une offensive d’ampleur inédite : anéantir Verdun, symbole autant que verrou stratégique, par une bataille d’usure. Le 21 février, au matin, l’artillerie allemande déclenche un déluge de feu jamais encore vu : plus d’un million d’obus s’abattent en quelques heures sur un secteur étroit, labourant la terre, broyant les bois, écrasant les premières lignes françaises. Beaucoup de soldats ne seront même jamais retrouvés.

Le Bois des Chaumes, où combat le 243ᵉ RI, fait partie de ces positions avancées que l'on tient au prix du sang, sans perspective de repli. Les unités y sont éparpillées, souvent mal couvertes, faute d’abris véritables : les boyaux s’effondrent, les communications cessent, les ordres n’arrivent plus.
Les Allemands avancent méthodiquement, colline après colline, forêt après forêt, soutenus par une artillerie lourde d’une précision implacable.

 

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Du côté français, la résistance est héroïque, mais les hommes sont épuisés, mal ravitaillés, transis par le froid, couchés dans une neige qui devient boue glacée au premier obus. Le sol n’est plus une terre : c’est une pâte de glace, de chair et de débris d’arbres.

Les témoignages des survivants sont unanimes :
« Trois jours de lutte inégale, sans sommeil, sans pain chaud, sans un coin sec où s’asseoir… Les troupes ont plié, non par lâcheté, mais parce que l’humain ne peut lutter contre la foudre quand elle s’abat sans répit. » 

Entre le 21 et le 25 février, la ligne française recule, mais au prix d’un sacrifice qui retarde suffisamment l’offensive ennemie pour que la défense de Verdun puisse s’organiser.
Le nom d’Eugène s’inscrit donc dans ces premières journées — celles que les historiens qualifient volontiers de “seuil de l’abîme”.

Il est porté disparu le 24 février 1916. 

Le tribunal de Saint-Quentin le déclare mort le 21 mars 1921.

Le 24 mai 1925, il est fait Chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume.
Son nom, jadis fragile, marqué d’un silence paternel, trouve là sa consécration.
En hommage, Émile Halle et son épouse Adolphine Gave donneront plus tard le prénom d’Eugène à l’un de leurs fils.

Résumé du discours prononcé le 24 mai 1925 en l’honneur du Lieutenant Eugène Halle

Le délégué du Gouvernement, M. Poulain, ouvre la cérémonie en rappelant la peine qu’il éprouve à raviver le souvenir d’une disparition si douloureuse, mais souligne qu’il s’agit d’un devoir : celui d’honorer un soldat tombé au champ d’honneur. Il évoque Geneviève Halle, la mère du lieutenant, et la souffrance toujours vive des familles.

Le discours retrace le parcours militaire d’Eugène : mobilisé dès les premiers jours de la guerre, il combat d’abord en Belgique, participe à la bataille de la Marne et défend les Marais de Saint-Gond à la tête de la 24ᵉ Compagnie. Sa correspondance avec ses cousins, citée en plusieurs passages, révèle un officier exposé aux actions les plus intenses, engagé en première ligne et témoin de lourdes pertes au sein de son régiment.

Ces lettres montrent un homme courageux, animé d’un profond sens du devoir, mais aussi d’une grande humanité : il encourage les siens malgré les privations, décrit les longues heures d’attente sous les bombardements, et s’inquiète du sort des familles restées sous la domination ennemie.
Plus encore, elles témoignent de sa bonté : il s’intéresse aux malheureux, facilite les démarches pour les plus démunis, intervient pour aider les blessés, et tente d’apporter douceur et consolation à ceux qui l’entourent.

M. Poulain insiste sur la noblesse de son caractère : soldat vaillant, officier exemplaire, homme charitable jusqu’à son dernier jour. Il rappelle les circonstances de sa mort, le 24 février 1916, à huit heures du matin, tué à son poste de combat devant Verdun, fauché par un obus de 420 mm.
La citation accompagnant sa décoration souligne qu’Eugène a maintenu sa compagnie dans les tranchées sous un bombardement d’une extrême violence, avant d’être mortellement blessé.

Le discours s’achève sur la remise officielle de la Croix de la Légion d’Honneur à titre posthume, distinction accordée par l’arrêté ministériel du 13 décembre 1921. Elle doit, dit-on, apporter aux familles endeuillées un peu de réconfort — bien mince face à l’absence, mais empreint de gratitude nationale.

 

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Cette page doit beaucoup à la collaboration de Jean-Claude Taisne, qui m’a fourni l’ensemble de la documentation. Qu'il en soit vivement remercié.

 

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : Dim 14 déc 2025

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Commentaires

  • DELFOSSE ERIC
    • 1. DELFOSSE ERIC Le Dim 14 déc 2025
    Magnifique récit Dom . Merci

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