En ce début d’année 1868, les langues vont ainsi bon train à Bertry autour d’un fait divers rapporté par la Gazette du Cambrésis : un train de chemin de fer aurait été attaqué par des loups. L’article est lu, commenté, enjolivé. À l’estaminet, l’un des consommateurs, un peu trop inspiré par la bière locale, va jusqu’à affirmer qu’un loup rôde désormais chaque nuit autour de sa ferme.
Le lendemain, rentrant chez lui, il aperçoit un gros quadrupède dans sa cour. Persuadé d’avoir affaire à la bête redoutée, il tire, alerte le voisinage, et les hommes accourent, armés de bêches et de fourches. La frayeur collective retombe lorsqu’on découvre qu’il ne s’agissait que d’une pauvre « maguette », une chèvre égarée. L’affaire prête à rire et alimente encore quelque temps les conversations.
Ces peurs, alors sans conséquence, disent pourtant quelque chose d’un monde rural prompt aux rumeurs, mais encore à distance des grands bouleversements. Nul n’imagine que, deux ans plus tard, la peur cessera d’être un sujet de plaisanterie.
En 1870, la guerre éclate. Bertry connaît l’occupation prussienne. Les uhlans, reconnaissables à leurs uniformes sombres et à leurs lances, inspirent une crainte durable. On ferme les volets plus tôt, on parle bas, on évite les chemins isolés. Aimée n’a que deux ans, mais la guerre s’inscrit dans sa petite enfance par les silences des adultes, les inquiétudes palpables, et ces peurs transmises bien au-delà de l’événement lui-même.