Paul Tamboise (1895-1915), Mort pour la France

Il est des existences dont il ne subsiste presque rien : un nom gravé sur un monument, quelques lignes sur une fiche matricule, une date de naissance, une date de mort... puis ce grand silence que les familles portent de génération en génération. Paul Tamboise est de ceux-là. Et pourtant, derrière les archives se cache une vie entière, aussi breve fût-elle,  une enfance, une maison, des gestes quotidiens, une mère, une sœur, une terre pauvre, des espérances modestes — avant que la guerre ne vienne tout emporter.

Enfance à Montigny

Paul Tamboise naît à Montigny en Cambrésis en 1895, dans un foyer modeste.  Les Tamboise appartiennent à cette condition laborieuse qui façonna longtemps le visage des campagnes du Cambrésis : petits artisans et petits cultivateurs tout à la fois, tisseurs lorsque l’ouvrage l’exige, travailleurs de la terre lorsque revient la saison. Leur existence est faite d’économie, d’endurance et d'une constante adaptation aux besoins du moment.

 Il est le fils de Pierre et de Marie Obled. Avant lui est née une sœur, Marie, en 1886 ; entre ces deux dates si éloignées, il est tentant d'imaginer d’autres espoirs interrompus, comme il en fut tant dans les familles de cette époque. L’enfance de Paul est celle d’un garçon du pays, élevée dans le travail, la discrétion et le devoir. Mais le sort s’acharne tôt. En 1908, son père meurt à seulement cinquante et un ans. Deux ans plus tard, sa sœur Marie épouse Albert Lesage. Le jeune Paul se retrouve désormais seul auprès de sa mère. Il faut continuer, cultiver le petit lopin, tirer quelque chose d’une terre qui donne peu, soutenir la maison autant qu’un adolescent le peut. Tout porte à croire qu’il dut mûrir trop tôt, comme tant de fils  demeurés seuls auprès d’une mère devenue veuve. Il fallait vivre pourtant, et sans doute chercher ailleurs la possibilité d’un avenir.

À une date que l’on ne peut préciser, sa route le mène loin de Montigny, jusqu’à Nanterre, rue de Paris, dans la famille d’Henri Célestin Ruol. Ce déplacement n’est sans doute pas un hasard. Les Ruol avaient quitté Montigny dans les années 1870 pour tenter l’aventure parisienne, mais ils n’avaient pas rompu avec leur pays d’origine ; leurs attaches étaient demeurées assez fortes pour qu’Henri Célestin se remarie à Montigny. Peut-être Paul trouva-t-il chez eux un refuge, une protection, une occasion d’élargir son horizon. Peut-être aussi Henri Célestin Ruol, militaire de carrière, entrevoyait-il pour ce jeune homme sérieux la possibilité d’une situation plus stable. Nous n'en savons pas davantage. Mais cette présence à Nanterre laisse entrevoir un avenir qui semblait enfin s'ouvrir. Pour la première fois, le jeune homme quittait sans doute le cercle étroit de son village. Quelques mois plus tard, la guerre allait refermer cette parenthèse.

Le conscrit

Faute de photographie, c’est sa fiche matricule qui restitue aujourd’hui son apparence. Elle nous dit qu’il mesure 1 mètre 75, taille déjà remarquable pour son temps. Il a les cheveux châtains, les yeux bruns, le visage ovale, sans marque particulière. Rien qui attire singulièrement l’attention, Son degré d’instruction est de niveau 3 : il sait lire, écrire et compter. Cette simple indication dit beaucoup. Derrière cette mention administrative, il y a un enfant passé par l’école communale, un garçon capable de tenir sa place dans le monde, d’écrire peut-être à sa mère, de lire les nouvelles, d’espérer davantage que ce qu’avait connu la génération précédente. Mais l’Histoire ne lui laisse en pas le temps.

Bien qu’il soit né à la fin de juillet 1895, il est versé par anticipation dans la classe 1914, la guerre ayant conduit à appeler  plus tôt que prévu les jeunes hommes de sa génération. Il est incorporé au 155e régiment d’infanterie le 7 février 1915. Quelques mois seulement séparent encore le conscrit du soldat qui va disparaître. Entre les deux, il y a l’apprentissage militaire, il y a les exercices, les longues marches, les ordres, la fatigue, la peur que l'on tait… puis le front. 

En Argonne

Le 3 juillet 1915, Paul Tamboise est porté disparu au bois de la Gruerie, en Argonne, sur le territoire de Vienne-le-Château. Il n'a pas encore vingt ans.

Le lieu même où il disparaît suffit à dire l’horreur. Le bois de la Gruerie fut l’un des secteurs les plus meurtriers de l’Argonne. Les combats y furent d'une violence inouis, si continus, si rapprochés, que les soldats eux-mêmes finirent par lui donner un autre nom : le « bois de la Tuerie ».

Un témoignage de l’époque en a laissé une image saisissante : « Dans la forêt de l’Argonne, il n’y a pas un seul instant de repos ni de recueillement. Les canonniers ne quittent pas une minute leurs pièces ; les soldats des tranchées ne cessent pas de faire le coup de feu... Nous partons, de bonne heure, vers le bois de la Gruerie (...) Nos soldats ne l’appellent plus que le bois de la Tuerie. » À la lecture de ces lignes, on mesure ce qu'endurèrent ces garçons à peine sortis de l'enfance, perdus parmi les arbres déchiquetés, la boue, la fumée, les éclats d'obus, le vacarme incessant et cette attente permanente de la mort.

Il faudra attendre le jugement du tribunal de Cambrai, rendu le 10 juin 1920, pour que son décès soit officiellement établi. Entre le jour de la disparition et celui de la reconnaissance légale, il y eut pour les siens ces années cruelles où l’absence ne s’appelle pas encore tout à fait la mort, mais ne permet déjà plus l’espérance.

Puis vint la formule définitive, celle que l’administration inscrivit, en marge de tant d’actes de naissance : « Mort pour la France ». La guerre, des années plus tard, venait poser son ombre sur le premier jour de sa vie.  Quatre mots qui mettaient fin à l’incertitude, sans jamais apaiser le chagrin de ses proches.

Marie Obled, sa mère, mourra elle aussi un 3 juillet, en 1937, vingt-deux ans, jour pour jour, après la disparition de son fils. Le hasard seul explique sans doute cette troublante concordance. Pourtant, il est difficile de ne pas y voir le symbole d'une blessure qui ne s'était jamais refermée.

 

Images 5

Cimetiere vienne

Conclusion

Ce qui émeut peut-être le plus, chez Paul Tamboise, c’est précisément tout ce qui n’a pas eu lieu. Il n’a pas eu le temps de devenir un homme dans la paix retrouvée. Il n’a pas eu le temps d'aimer, de fonder un foyer et d’avoir des enfants qui auraient porté son souvenir autrement que par une plaque, un registre ou une notice familiale. Il demeure à jamais ce jeune homme qui n'eut jamais vingt ans., l’une de ces innombrables vies interrompues par la Grande Guerre : un fils, un frère, un enfant du Cambrésis, arraché à sa terre et à son avenir, dont le nom suffit encore, plus d'un siècle plus tard, à rappeler le prix humain de la guerre.

 

Date de dernière mise à jour : Wed 08 Jul 2026

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Commentaires

  • Briqueloup

    1 Briqueloup Le 06/07/2026

    La conclusion est très émouvante.
    cetaitautemps

    cetaitautemps Le 07/07/2026

    merci

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