Edmond Célestin OLIVIER (1920-1966)

Edmond Olivier naît à Aubervilliers le 19 février 1920. Il vient au monde dans une famille déjà éprouvée, où la vie semble d’emblée fragile. Son père, Émile Olivier, est cuiseur dans un restaurant ; sa mère, Justine Lacour, tient le foyer. Edmond est le quatrième de six garçons. Avant lui sont nés Théodore, Alfred, puis un second Alfred, comme si la famille avait voulu, en redonnant un même prénom, retenir ce que la mort lui avait déjà pris. Les trois aînés ne survivront pas à la petite enfance. Quand Edmond grandit, il ne reste plus que trois enfants vivants : lui-même, puis Lucien et Roger.

A l'origine, es Olivier proviennent de Bertry. Avant Émile, il y a eu le départ, la recherche du travail, des grands-parents d’Edmond, Albert Olivier et Euphrasie Chassat. Ils ont quitté Bertry au tournant des années 1880 pour gagner Le Cateau-Cambrésis, alors grand pôle textile où l’on allait louer ses bras pour vivre. Ils sont parents d'une famille de dix enfants dans des conditions que l’on devine rudes, précaires puisqu' au moins cinq d’entre eux n’atteindront pas l’âge adulte. Bien avant Edmond, le malheur connait donc déjà le chemin de cette maison.

Pendant la Grande Guerre, Emile et Justine Olivier quittent le Nord. Le déplacement peut être situé avec assez de certitude entre 1915 et le début de 1916 : un enfant meurt à Bertry en 1915, tandis qu’un autre naît quelques mois plus tard à Aubervilliers. C’est dans cette parenthèse parisienne, ouverte par la nécessité plus que par le choix, qu’Edmond naît à son tour en 1920. Mais l’expérience tourne court. Les deux derniers garçons, Lucien et Roger, verront le jour dans le Nord. Entre 1920 et 1923, la famille revient vers Maubeuge. Rien n’évoque ici un enracinement heureux, seulement un nouveau déplacement dans une vie sans stabilité.

Lorsqu’on retrouve Émile Olivier et Justine Lacour à Maubeuge, ils n’ont plus auprès d’eux que leurs trois fils survivants. La famille a déjà été réduite par la mort. Puis le sort s’acharne encore. En août 1929, Émile meurt à quarante-neuf ans. Six mois plus tard, Justine le suit dans la tombe. Elle n’a que quarante ans. En moins d’un semestre, les trois garçons perdent successivement leur père puis leur mère. Ce qui restait du foyer s’effondre d’un coup.

Alors commence pour eux l’histoire de «l’assistance».

Au décès de leur mère, les trois enfants sont placés sous la protection de l’Assistance publique du Nord. Mais même dans ce malheur commun, la fratrie ne reste pas unie. Edmond, parce qu’il est né en région parisienne, ne dépend pas du même service que ses frères. Son dossier est transféré à l’Assistance publique de la région parisienne. Cette naissance lointaine, qui n’était d’abord qu’un détail d’état civil, devient une ligne de séparation. Après le deuil, l’administration ajoute une nouvelle fracture.

Dans un premier temps, une tante maternelle, le couple Dubois Lacour, garde près d’elle Lucien et Roger. On sent, à travers cette tentative, qu’un lien familial subsiste encore, qu’il y a malgré tout quelqu’un pour essayer de retenir les enfants au bord de la dispersion. Mais cette solution ne dure pas. Elle ne peut pas les garder chez elle parce qu’elle « tient un café dans un quartier mal aéré ». La formule, sèche et impersonnelle, porte toute la brutalité d’une décision administrative. Les deux plus jeunes sont donc placés à proximité de Maubeuge

Pour Edmond, le jugement est plus dur encore.. Dix ans seulement, et déjà les mots de l’administration tombent sur lui comme une condamnation. Dans son dossier, il est déclaré « mauvais sujet, brutal, violent, paresseux et de mauvais exemple du côté des mœurs ». Ces termes sont d’une violence extrême. Ils ne disent rien de la peine d’un enfant qui vient de perdre ses parents, rien du trouble, de la colère ou de l’abandon. Ils ne cherchent pas à comprendre : ils classent. Ils enferment. À dix ans, Edmond n’est plus seulement un orphelin ; Aux yeux de l'administration, l'enfant n'est déjà plus un enfant à consoler mais un enfant dont on se défie ; il devient un dossier à éloigner. On le fait partir à Montauban.

Ce départ n’a rien d’exceptionnel dans l’organisation de l’époque. Le Tarn-et-Garonne reçoit alors des groupes de pupilles venus de grands services d’Assistance publique, notamment celui de la Seine. Un service d’enfants assistés de la Seine y a été créé afin de placer dans plusieurs cantons du département les pupilles de l’Assistance publique de Paris. Ces enfants sont destinés, sauf rares exceptions, à être élevés à la campagne, où ils pourront à la fois grandir dans une famille d’accueil et fournir plus tard à l’agriculture les bras qui lui manquent. Derrière la protection affichée, on devine toute une logique d’éloignement, de répartition, d’utilisation aussi. L’enfant assisté est un enfant à secourir, sans doute, mais aussi une force de travail en devenir. Edmond entre dans ce système-là, loin du Nord, loin de ses frères, loin de ce qu’il lui restait du monde d’avant.

Et pourtant le lien familial n’est pas entièrement rompu. Sa tante n’abandonne pas. Elle écrit, insiste, multiplie les démarches pour demander son retour. Les doubles de ses lettres en gardent la trace. Cette obstination finit par l’emporter : le rapatriement d’Edmond dans le Nord devient effectif le 14 avril 1937.  Au milieu des dossiers, des décisions et des transferts, quelqu’un a continué de le réclamer. Quelqu’un a refusé qu’il disparaisse tout à fait.

Entre-temps, leurs parents étant décédés, Edmond et ses deux frères héritent d’une grand-tante, Flore Chassat épouse Nimalle, sœur de la grand-mère  sans descendance. Une maison et ses meubles à partager entre les collatéraux. Il revient à chacun  une petite somme : cent soixante-dix-neuf francs. C’est presque rien, et pourtant l’affaire de succession donne lieu à quantité de courriers échangés entre 1933 et 1937. L’argent, bien entendu, est géré par la tutelle. Là encore, l’écart est saisissant entre la modestie de l’héritage et l’ampleur de la machine administrative qui s’en empare. 

Arrive 1939, Edmond s’engage dans l’armée. Il a quitté l’enfance, mais non l’instabilité. Lorsque vient enfin sa majorité, en 1941, et qu’il faudrait liquider son compte de tutelle, on ne le trouve pas. On suppose qu’il est peut-être prisonnier. Le doute s’installe, puis l’absence. En 1946, il n’a toujours pas reparu. Son dossier est classé.

C’est peut-être l’une des cruautés les plus profondes de cette histoire : avant même sa mort, Edmond disparaît une première fois. Il s’efface des papiers comme il s’était effacé du foyer familial. Il y a chez lui une forme de glissement continu vers l’ombre, comme si rien n’avait jamais réussi à le retenir durablement parmi les vivants ordinaires, ceux qui laissent derrière eux une adresse, une famille, une trace suivie.

Sa trace ne réapparaît qu’en 1965.

Le 16 septembre 1965, on le retrouve noyé dans le canal Saint-Denis, quai du Lot, à Paris. L’acte de décès nous en dit long sur sa condition. Edmond Olivier y est dit célibataire, manœuvre, sans domicile fixe. Toute une vie semble se refermer dans ces quelques mots. L’enfant confié à l’Assistance publique, l’orphelin déplacé, le pupille jugé trop brutal, le jeune homme perdu de vue pendant la guerre, devient à la fin un homme seul, sans foyer, sans descendance, sans autre récit officiel que celui d’une mort dans l’eau d’un canal.

Le destin semble l'avoir ramené là où tout avait commencé. Né aux portes de Paris parce que la guerre avait déraciné ses parents, c'est dans cette même région parisienne qu'il termine son existence, seul, SDF, comme si la vie avait refermé sur lui un cercle dont il n'avait jamais réussi à s'échapper.

On aimerait trouver, dans une telle existence, un répit, une réparation, un retour. Mais rien, dans ce que l’on sait de lui, ne va dans ce sens. Le destin d’Edmond Olivier ne dévie jamais vraiment de la pente sur laquelle son enfance l’avait placé. Très tôt, la mort a dépeuplé sa famille. Très tôt aussi, l’administration l’a séparé des siens, déplacé, jugé, classé. Ensuite, la guerre l’a englouti dans l’incertitude. Puis les années ont passé sur lui comme elles passent sur les existences que personne n’attend, jusqu’à cette fin misérable et silencieuse.

Conclusion

Le destin d'Edmond Olivier ne fut sans doute pas exceptionnel. C'est précisément ce qui le rend bouleversant. Derrière son dossier apparaissent des milliers d'autres enfants confiés à l'Assistance publique, déplacés d'un département à l'autre, séparés de leurs frères et sœurs, évalués davantage qu'écoutés. Quelques uns rencontrèrent probablement des familles qui les aimèrent ; beaucoup d'autres grandirent dans une succession de placements où l'administration savait compter, classer, déplacer, mais peinait à réparer les blessures invisibles.

Aujourd'hui encore, lorsque l'on entend parler des difficultés de la protection de l'enfance, il est difficile de ne pas penser à ces anciens pupilles de l'Assistance publique, puis de la DDASS, et désormais de l'Aide Sociale à l'Enfance (ASE). Les institutions ont changé de nom, les pratiques ont évolué, les droits des enfants se sont considérablement renforcés. Pourtant, certaines questions demeurent les mêmes : comment protéger sans déraciner ? Comment accompagner sans enfermer dans une étiquette ? Comment aider un enfant sans lui faire perdre ce qui le rattache à son histoire ?

Date de dernière mise à jour : Fri 10 Jul 2026

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