Au décès de leur mère, les trois enfants sont placés sous la protection de l’Assistance publique du Nord. Mais même dans ce malheur commun, la fratrie ne reste pas unie. Edmond, parce qu’il est né en région parisienne, ne dépend pas du même service que ses frères. Son dossier est transféré à l’Assistance publique de la Seine. Cette naissance lointaine, qui n’était d’abord qu’un détail d’état civil, devient une ligne de séparation. Après le deuil, l’administration ajoute une nouvelle fracture.
Dans un premier temps, une tante maternelle, le couple Dubois Lacour, garde près d’elle Lucien et Roger. On sent, à travers cette tentative, qu’un lien familial subsiste encore, qu’il y a malgré tout quelqu’un pour essayer de retenir les enfants au bord de la dispersion. Mais cette solution ne dure pas. Elle ne peut pas les garder chez elle parce qu’elle « tient un café dans un quartier mal aéré ». La formule, sèche et impersonnelle, porte toute la brutalité d’une décision administrative. Les deux plus jeunes sont donc placés à proximité de Maubeuge
Pour Edmond, le jugement est plus dur encore.. Dix ans seulement, et déjà les mots de l’administration tombent sur lui comme une condamnation. Dans son dossier, il est déclaré « mauvais sujet, brutal, violent, paresseux et de mauvais exemple du côté des mœurs ». Ces termes sont d’une violence extrême. Ils ne disent rien de la peine d’un enfant qui vient de perdre ses parents, rien du trouble, de la colère ou de l’abandon. Ils ne cherchent pas à comprendre : ils classent. Ils enferment. À dix ans, Edmond n’est plus seulement un orphelin ; Aux yeux de l'administration, l'enfant n'est déjà plus un enfant à consoler mais un enfant dont on se défie ; il devient un dossier à éloigner. On le fait partir à Montauban.