Henri Dumoulin x Marie Poulain, la noce
Montigny-en-Cambrésis, vendredi 17 avril 1911. A la sortie de la mairie, entre deux bourrasques.
Il est 11 h 30, et le froid s’invite encore, malgré le printemps inscrit au calendrier. Les invités tapotent des mains pour en chasser l’engourdissement, les femmes resserrent les mantelets, les hommes remontent leurs cols. Tous attendent à l’extérieur.
La mairie trop petite ne peut recevoir que les proches. La cérémonie civile se termine, bientôt le cortège se formera de nouveau pour rejoindre l’église. C’est là que j’interviens, dans la peau d’Osyne, reporter de la gazette Cetaitautemps.
« Madame et Monsieur Dumoulin, depuis quelques minutes à peine ! Permettez-moi de vous voler un instant, avant que la noce ne vous emporte. La Gazette Cetaitautemps aime à croquer le destin de ceux qui écrivent l’histoire du village, et aujourd’hui, c’est la vôtre ! D’abord, toutes mes félicitations ! »
Tous deux acceptent de répondre à quelques questions… sans trop savoir comment ni pourquoi je me trouve ici, mais sans s’en inquiéter non plus. Marie affiche un franc sourire, tandis qu’Henri ajuste discrètement sa moustache, visiblement amusé par cette intrusion inattendue.
Osyne :
« Vous êtes les mariés du jour… puis-je commencer par vos noms, histoire de ne pas me tromper dans mes notes ? Marie Poulain, avec un a, et Henri Dumoulin. Pas d’y à votre prénom ? »
Marie hoche simplement la tête tandis qu’Henri, ajustant sa moustache, répond :
— Henri Joseph Dumoulin. Comme mon père. Et comme mon grand-père…. (il marque une pause) et comme mon frère aîné, mais il n’a pas vécu. Alors le prénom m’est revenu. C’est une tradition. On dit que c’est un honneur, mais parfois… c’est aussi une lourde responsabilité.
Osyne (les encourage d’un sourire) :
« êtes-vous originaires de Montigny ? »
Henri :
— Je proviens de Bertry, j’y suis né en 1885, il y a 25 ans. Notre famille y est implantée, mais pas depuis toujours…Mon grand-père venait de Maurois, le village voisin. Il s’est marié à Bertry. Depuis, on s’y est enracinés, et même multipliés — mes parents ont eu dix enfants, huit vivants aujourd’hui. »
Osyne se tourne alors vers Marie, les doigts serrés sur son bouquet, elle répond :
— Je suis née il y a 24 ans, enfin presque 25, dans une semaine...à Montigny, chez « les gros genoux » — Saviez-vous que c’est le sobriquet des habitants de notre village ? Mais mon grand-père venait de Bertry, et son père parait-il, quelque part dans le Pas-de-Calais. Mais c’est bien loin tout ça. »
Osyne saisit la balle au bond :
« Justement, dites-nous quelques mots de vos familles respectives ? »
Marie ( qui s’empresse de répondre) :
— Oh là là ! ma famille est un roman à elle seule… Il faudrait un tableau pour s’y retrouver ! Mon père, Théophile Poulain, a d’abord épousé Marie Pezin. Ils ont eu trois enfants, mais deux sont morts tout petits. Puis Marie est morte. Il reste mon demi-frère aîné, qui a été élevé par maman — il est marié maintenant, il vit à Soissons.
Ensuite, mon père a épousé ma mère, Marie Éliezer Lamotte. Ils ont eu trois enfants aussi, mais, là encore, un n’a pas vécu. Il reste moi, et mon frère Théophile, qui va se marier dans quelques mois. Il est mon témoin de mariage.
Et puis il y a Dina — ma demi-sœur du côté de ma mère. Elle l’a eue à 19 ans, plusieurs années avant de rencontrer mon père. Une enfant naturelle, comme on dit.
Osyne : Eliézer, Dina, ne sont-ce pas des prénoms de l'église réformée ?
— C'est exact, nous sommes protestants, mais je me suis convertie au catholicisme pour épouser Henri.
Osyne note rapidement ces informations sur son carnet, tandis qu’un éclat de rire fuse à l’extérieur, dans le groupe des invités, impatients de rejoindre l’église. Elle invite Henri à poursuivre
— Ma mère s'appelait Euphrasie Delhaye.Quand mes parents se sont mariés, en février 1884, ma mère était en fin de grossesse, comment on dit au village, "ils avaient fêté Paques avant les Rameaux", mon frère aîné est venu au monde un mois plus tard. Après moi, il y a eu huit autres enfants : quatre filles, et quatre garçons. Cinq sont nés à Bertry, trois à Puteaux.
Entre le premier-né et la benjamine, il y a dix-neuf ans d’écart. Presque une génération dans une seule famille. C’est Léon, de deux ans mon cadet qui est aujourd’hui mon témoin de mariage.
Osyne :
« Puteaux ? Vous avez quitté le Nord ? »
Henri (songeur) :
— Effectivement, notre famille a quitté Bertry pour s’installer à Puteaux, en région parisienne. J’étais enfant, je ne me souviens pas des dates exactes, c’était approximativement entre 1889 et 1897. Ils étaient tisseurs, mais… Paris promettait du travail. Plusieurs de mes frères et sœurs y sont nés. Moi, j’étais encore petit…
Marie (profite d’un silence de Henri) :
— C’est un point qui nous rassemble, nos deux familles, ont un temps quitté le Cambrésis pour tenter meilleure fortune à la capitale, mais ces deux expériences ont tourné court. La nôtre surtout : Mon père est parti à La Courneuve avec sa première femme. Probablement fin 1884. Elle est morte là-bas, à 27 ans, en février de l’année suivante. Lui, il est revenu. Leur aventure parisienne n’aura duré que quelques mois. Je n’en ai presque rien su. Pour Henri c’est différent. »
Henri (le regard perdu vers l’horizon):
— J’ai gardé quelques souvenirs. Pas des choses très précises. J’étais petit quand nous sommes arrivés, mais j’avais dix ans quand nous sommes revenus. Je me souviens de deux endroits surtout :
Le quai National, où les cheminées crachaient une fumée noire jour et nuit…au bord de la Seine — l’eau, les péniches, rien à voir avec Bertry.
Et l’avenue de Saint-Germain, très large, bordée d’arbres.
L’air sentait le charbon brûlé des usines voisines, mêlé à l’odeur humide du fleuve et des péniches chargées de marchandises. C’était un autre monde, plus bruyant, plus grand. Mais tout est resté flou… sauf ces deux images-là.
Osyne (noircit sa page frénétiquement):
« Et vous êtes revenus dans le Nord… »
Henri (songeur):
— Oui. Quelque temps après la mort de mon petit frère, vers 1896/97.
Je ne sais pas pourquoi exactement. je crois que le Nord nous manquait. Et peut-être que Paris n’était pas si facile qu’on le disait.
Osyne sentant la mélancolie, change de sujet, et les invite à parler de leur profession, sont-ils tisseurs comme leurs parents ?
Henri :
— La crise d’il y a vingt ans a secoué le métier. Il va falloir s’adapter. Pour l’instant Marie est raccommodeuse. Plus tard, nous verrons bien. Quant à moi, J’ai quitté l’armée l’an dernier. En attendant mieux, je dois travailler à Caudry, comme employé aux chemins de fer du Nord.
Mais j’espère entrer bientôt comme guide forestier dans l’administration des Eaux et Forêts — c’est un service militaire, mais civil dans son fonctionnement. Je m’y suis préparé. J’ai été appelé pour le service militaire et incorporé en octobre 1906, un an plus tard j’étais clairon puis j’ai suivi la formation pour devenir caporal, et je me suis rengagé pour deux ans »
Osyne (lève le nez de son carnet l’œil interrogateur) :
« Clairon ? dans la fanfare ? »
— Non, mademoiselle, Clairon dans une unité combattante. La vie militaire est réglée grâce aux sonneries réglementaires. Les ordres se transmettent au clairon pour les régiments d’infanterie. Ceci permet d’entendre les ordres malgré le brouhaha des combats. Le clairon se tient à proximité de l’officier et transcrit ses ordres en musique, si j’ose dire.
Osyne :
« Une dernière question, avant que la noce ne reparte vers l’église : maintenant que vous voilà mari et femme, que rêvez-vous pour l’avenir ? Rester au pays ? Partir ? »
Marie (sans hésiter) :
— Moi, je voudrais une maison où l’on n’entend pas la bise s’infiltrer par les carreaux, et un jardin, même minuscule, pour planter des œillets et des haricots. Et puis… une famille, bien sûr. Mais ça, c’est Dieu qui décide.
Henri (sourire plus réfléchi) :
— J’aimerais un métier stable, qui ne dépende pas des fermetures d’usines ni des patrons d’atelier. Si je peux entrer à l’Administration des Eaux et Forêts, nous serons tranquilles — et puis, j’aime le plein air.
Et si la France nous laisse la paix, je veux bien ne plus jamais remettre l’uniforme. Mais… (il hausse les épaules) on dit toujours ça, avant que le monde se remette à trembler. »
Au moment de les quitter, Osyne tends à Marie un petit carnet neuf, de quoi y consigner les premiers jours d’un foyer. Un geste simple, presque cérémoniel.
« Tenez, si un jour vous voulez noter ce qui compte, ce qui change, ou ce qui vous échappe… les belles choses comme les rudes. »
Marie le feuillette, ses doigts hésitent.
— Ce serait bien d’écrire, mais …
Puis elle referme le carnet et me le rend :
— Gardez-le. Vous saurez mieux faire. Vous verrez plus loin que nous.
Un silence. La cloche de l’église sonne.
le cortège se reforme. Les mariés prennent rapidement congé. Osyne reste là, un carnet vierge dans la main, elle comprend que c’est à elle d’écrire la suite..
Ainsi s’achève la première partie du récit de vie d’Henri Dumoulin et Marie Poulain, « La Noce » — un portrait du couple (#PhotoDuMois) sous l’œil curieux d’Osyne, reporter de la Gazette Cetaitautemps.
Leur vie de couple commence, et le carnet qu’ils ont laissé derrière eux va se remplir peu à peu.
Vous pourrez découvrir la suite de l’histoire, « Le Carnet », dans notre prochain Rendez-vous ancestral, le 20 décembre. (#RendezVousAncestral)
Repères généalogiques
Vous vous demandez peut-être quel lien nous unit à ce couple et pourquoi leur histoire figure naturellement dans cette galerie de portraits.La réponse est simple : nous sommes liés par un enchevêtrement de lignées communes. Pour en mesurer l’évidence, quelques chiffres suffisent.
Avec Jean-Luc Dumoulin, petit-fils d’Henri et Marie, nous partageons :
- 46 ancêtres communs du côté de Bertry – ma branche paternelle
- 15 ancêtres communs du côté de Montigny – ma branche maternelle
Soit 61 ancêtres partagés, tous enracinés dans ce même territoire, tissant une trame familiale serrée, façonnée par les mêmes terres, les mêmes métiers, les mêmes épreuves, et cette capacité à recommencer.

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Date de dernière mise à jour : Sam 13 déc 2025
Commentaires
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- 1. Jean-Luc DUMOULIN Le Sam 13 déc 2025
Bisous Domi,
C'est parfait comme "Osyne" sait si bien le faire habituellement. Malgré ma prose toute "gendarmique", je n'aurai su faire mieux.
Jean-Luc Marcel et tout le reste de notre grand famille t'en remercions infiniment.
J'espère que mon cher cousin Joël nous laissera un petit mot pour nous dire ce que lui-même pense de ce récit.
Merci encore Domi, et surtout continue encore longtemps ces exercices littéraires, ça prouvera au moins que tu es bien vivante parmi nous.
Bisous
Jean-Luc-
- Dominique LENGLETLe Dim 14 déc 2025
Merci Jean Luc, je suis heureuse que l'exercice t'ait plu. Rendez vous dans une semaine, pour la fin de l'histoire,
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- 2. Fanny-Nésida Le Ven 12 déc 2025
Au top la chroniqueuse et disponibles les mariés -
- 3. VERONIQUE ESPECHE Le Mer 10 déc 2025
Un coup double en 2 épisodes, c'est une très bonne idée !!!
La mariée a mis sa plus belle robe pour le jour J, et j'adore la dernière photo ... est-ce un montage ?-
- Dominique LENGLETLe Mer 10 déc 2025
J'aurais aimé également porter ce genre de robe. On sent que la famille est dans une certaine aisance.
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- 4. Jean-Luc DUMOULIN Le Sam 22 nov 2025
Merci Dominique, et merci à mon cousin Joël pour les renseignements fournis.
C'est super, malgré le peu de renseignements fournis. En tous cas, une belle histoirebien contée comme seule Osyne sait le faire.
Bravo Domi.
PS. Quelques souvenirs sur la famille me sont revenus plus tard, mais trop tard pour ton récit.
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