Nicolas Laminette (1797-1872)
6 janvier 1797
La neige s’attarde sur les vallons. Elle étouffe les chemins, arrondit les toits bas. La Meuse, lourde et grise, ralentit son cours comme si elle retenait son souffle. C’est dans ce décor feutré, à Mont-devant-Sassey, qu’au petit matin du 6 janvier 1797 naît Nicolas Louis Laminette, fils de Louis et de Marguerite La Crique.
Le village, avec ses cinq cents âmes, est bercé par la Meuse et posé là, tel un jalon sur une terre frontière, longtemps disputée entre le Duché de Bar, le Duché de Lorraine et les évêchés de Verdun, Metz et Toul. La Révolution est passée par là, laissant derrière elle un pays encore sonné. Nous sommes sous le Directoire, régime incertain et bancal, où l’on tente de gouverner une nation épuisée par près d'une décennie d'instabilité ponctuée de Terreur. Mais la grande Politique est loin des préoccupations villageoises. Ici, on compte les jours de gel, les bras disponibles, on redoute le gel qui menace les bourgeons, les maladies de la vigne, les récoltes compromises.
Une famille de vanniers
Nicolas est le dernier-né d’une fratrie de dix enfants, dont sept parviendront à l’âge adulte — presqu'un record pour l’époque.
Son père, Louis, est vannier, métier d’art dans ce Grand Est où l’osier règne en maître. Il cultive aussi la vigne, double activité indispensable pour nourrir les siens. En cela, il n’est pas si différent des tisseurs-agriculteurs du Cambrésis, ces hommes aux journées sans fin, rythmées par les saisons.
Au village, comme dans toute la région, on parle le patois lorrain, cette langue âpre et charpentée, aux sonorités germaniques, proche du Plattdeutsch. Le français reste la langue des registres et des autorités.
La Lorraine, terre de passage, voit défiler des colonnes entières de soldats français et étrangers, qui battent la route au gré des guerres napoléoniennes. Ces silhouettes en marche marquent l’esprit du jeune Nicolas. Le monde ne s’arrête pas aux limites du village. Peut-être est-ce là que germe en lui l’envie d’aller voir ailleurs, de suivre à son tour les chemins.
Un Meusien chez les ch'ti
Devenu jeune homme, Nicolas choisit la route. Il devient cordonnier ambulant, l’un de ces artisans qui, au XVIIIe siècle, vont de porte en porte, façonnant des souliers parfois avec le cuir même de leurs clients. Un métier modeste, mais libre, qui permet d’avancer sans lourds investissements — l’essentiel tient dans un sac, et la route est l’unique patron.
De chemin en chemin, d’atelier improvisé en veillée prolongée, Nicolas trace sa voie.
C’est ainsi qu’il arrive dans le Cambrésis, puis à Bertry, où les cordonniers ne manquent pourtant pas. Il n’avait sans doute pas prévu de s’arrêter. Mais les routes ont leurs détours...
De Joséphine à Rosalie
Il faut croire que le jeune homme avait d’autres atouts que ses semelles bien cousues.
Au village, il séduit Joséphine Lefèbvre, fille d’Auguste et de Geneviève Poulain. Les choses vont bon train. Les bans sont publiés les 12 et 19 mars 1820. Tout semble écrit… jusqu’à ce que l’histoire, capricieuse, rature ses propres lignes.
Le mariage n’aura jamais lieu. Que s'est-il passé ?
Amours contrariées ou papillonnage ? C’est Rosalie Louvet, dix-neuf ans, fille de Germain et Françoise Taine, que Nicolas épouse en septembre 1820. Rosalie est alors enceinte de quatre mois. Le père Louvet, ancien échevin, a peut-être su trouver les mots — ou le ton — pour rappeler au jeune cordonnier le poids des responsabilités.
Une grande famille
S’ensuit une vie pleine : le couple aura dix enfants, dont cinq naîtront à Bertry.
Vers 1830, ils quittent le Nord pour revenir à Mont-devant-Sassey, où naîtront les cinq autres. Entre-temps, Nicolas abandonne le cuir pour l’osier : il redevient vannier, renouant avec le métier paternel.
C’est au tour de Rosalie de perdre ses racines, ses repères. Elle apprend, elle fait souche. La vie ne lui demande pas son avis, elle exige simplement qu’on avance.
Les liens ne seront cependant pas rompus avec Bertry puisque leur fils, Nicolas, épousera Euphrasie Taine, puis Alexis Théodore convolera avec Elisa Basquin.
Nicolas meurt en 1872 ; Rosalie lui survivra dix ans.
Et Joséphine, dans tout cela ?
Joséphine Lefèbvre ne se marie qu’en 1830, au moment où Nicolas quitte définitivement Bertry. Entre 1820 et 1830, elle donne naissance à deux enfants, Caché Moïse en 1823 et Esther en 1826, tous deux déclarés de père inconnu. Rien ne peut être affirmé, mais les dates se répondent, les trajectoires se frôlent. Entre les lignes, on devine que certaines histoires ne s’éteignent pas au simple affichage de bans non concrétisés.
Conclusion
Ainsi, d’un village lorrain à une commune du Cambrésis, puis de nouveau vers la Meuse, se dessine une existence faite de routes, de choix imposés ou assumés, d’amours visibles et d’autres restées dans l’ombre — une de ces vies ordinaires qui, à y regarder de près, n’ont rien de banal.
J’avais choisi de raconter Nicolas Louis Laminette pour son patronyme peu commun, sa trajectoire singulière au milieu de lignées sédentaires. Quelle ne fut pas ma surprise, en complétant sa généalogie, de tomber sur cette publication de bans dans les archives de Mont-devant-Sassey ! Un acte qui bouleversait le récit que je croyais déjà écrit : une promesse de mariage jamais tenue, un nom qui s’efface, et tout un pan de vie à réécrire.
C’est souvent ainsi que procède la généalogie : on part avec une idée claire, un fil bien identifié, et l’on se retrouve, au détour d’un registre, face à une révélation discrète qui oblige à raconter autrement. Non pour juger, ni pour conclure, mais pour redonner à ces existences modestes toute leur épaisseur humaine.
Le patronyme Laminette est signalé par Geneanet comme typiquement lorrain (55, 54).
Deux pistes se disputent l’étymologie :
le moyen français minette, désignant un baquet ou une petite cuve utilisée par les marchands, poissonniers ou brasseurs ;
ou bien la minette, ce minerai de fer oolithique affleurant dans une large bande à l’ouest de la Moselle, jusqu’aux confins du Luxembourg.

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Date de dernière mise à jour : Jeu 08 jan 2026
Commentaires
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- 1. Briqueloup Le Mer 07 jan 2026
Super article : un décor bien posé, des personnages et des rebondissements !-
- Dominique LENGLETLe Mer 07 jan 2026
Merci Marie
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- 2. Jean-Luc DUMOULIN Le Mer 07 jan 2026
Belle balade entre Meuse etCambrésis !
Toujours aussi beau récit. -
- 3. Bruneau Christiane Le Mer 07 jan 2026
Belle histoire, bien écrite , comme d'habitude
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