Charles Antoine naît en 1854 à Bertry, benjamin d’une fratrie de sept enfants, dont trois mourront en bas âge. Ses parents, Célestin FRUIT et Anne Ambroisine BASQUIN, appartiennent à ces familles eu Cambrésis où il faut souvent cumuler deux métiers pour vivre. On tisse, bien sûr, mais on complète les revenus autrement : certains ouvrent un petit cabaret, d’autres cultivent un lopin de terre, d’autres encore font des travaux saisonniers chez les grands exploitants.
Célestin et Amboisine sont égaement cabertiers Les revenus des métiers ne suffisent pas, et il faut bien trouver d’autres moyens de vivre. A B ertry, les estaminets fleurissent dans chaque rue, lieux d’échanges et de rencontres, où l’on sert la bière du pays pour arrondir les fins de mois, mais aussi du genièvre et de l'absynthe.
La fin d’un âge d’or
Charles grandit dans un monde en pleine mutation. L’âge d’or de la mulquinerie — cet art raffiné de tisser les fines toiles de lin — appartient désormais au passé. Pendant des générations, les familles bertrésiennes vivaient du tissage de ces étoffes légères, réputées dans toute la région. Mais au milieu du XIXᵉ siècle, le vent tourne : la laine puis le coton remplacent peu à peu le lin, entraînant des bouleversements dans les modes de production.
Autrefois, les tisseurs travaillaient souvent dans l’humidité des caves, car le lin exigeait une atmosphère particulière pour ne pas casser. Avec le coton et les nouveaux métiers, les ateliers remontent à la lumière du jour. L’hygiène de vie s’améliore un peu… mais tout a un prix.
La course à la mécanisation
Les progrès techniques imposent leurs lois. Les métiers traditionnels, hérités des générations précédentes, ne suffisent plus. Les tisseurs doivent investir dans des équipements plus performants : acheter un métier plus rapide, plus solide, plus moderne. Et pour cela, il faut s’endetter.
L’histoire de la famille FRUIT illustre parfaitement cette évolution.
Le grand-père de Charles Antoine, cultivateur-mulquinier, partageait encore son temps entre les champs et le tissage. Mais peu à peu, les lopins de terre disparaissent, vendus pour financer l’achat de métiers plus coûteux. La génération suivante, celle de Célestin, abandonne presque entièrement l’activité agricole : le tissage prend le pas sur le labour.
Pourtant, les fins de mois restent fragiles. Beaucoup, comme Célestin et tant d’autres, doivent encore compléter l’hiver par le tissage et reprendre les travaux saisonniers agricoles l’été : moissons, battages, récoltes. Dans le Cambrésis, on ne peut se permettre de négliger la terre, même quand le métier de tisseur occupe déjà toutes les heures du jour.