A la recherche du temps perdu....

Mourir pour le roi de Prusse !

 

 Comme chaque troisième samedi du mois, je me penche sur l’exercice qui consiste à partir à la rencontre d’un ancêtre.

 Il s’agit de retracer sa vie, d’écrire une page mémoire, à partir de fragments de vie répertoriés dans les différents actes (état-civil, succession, etc.)

Alors que je me promène de branche en branche, un mot attire mon attention : « milicien » . C’est Pierre François Faré, de Clary, qui semble m’interpeller.

C’est ainsi que je me retrouve à Cambrai, en ce milieu du XVIIIe siècle. La cité épiscopale, qui appartenait au Saint Empire Romain Germanique depuis 1543, sous la gouvernance des Pays-Bas Espagnols, avait fini par tomber sous les assauts de Louis XIV roi de France en 1677. 

1280px map of cambrai 1710

Porte st georges bLa ville ainsi que la citadelle érigée sous Charles Quint au Mont des bœufs, ont été fortifiées par Vauban. J’ai enfin l’occasion d’admirer leurs remparts. Je pénètre par la porte St Georges . Me voilà à l’intérieur de l’enceinte. Je déambule, sans but précis, autour des bastions.

 Il me faut bouger, battre la semelle, pour ne pas être transie.  Nous sommes en décembre. Le soleil, blafard, n’apporte ni chaleur ni lumière.

880 cambrai cambrai porte citadelleDes hommes, plutôt jeunes, entrent et sortent de la citadelle. Je m’enquiers de mon Clarysien auprès de ces messieurs. Finalement, l'un d'entre eux se présente devant moi comme Pierre François Faré. J’ai peine à le croire. Il me semble que c’est un adolescent, pas très grand, moins d’un mètre soixante assurément, les cheveux bruns bouclés coupés court, les yeux marrons. Son visage, qui n’a pas encore perdu ses rondeurs enfantines, est marqué, grêlé par les stigmates indélébiles de la petite vérole.

La petite vérole est l’ancien nom de la  variole. Ce fléau redoutable fait des ravages en Europe. La maladie infectieuse virale est responsable de dizaines de milliers de morts chaque année. Elle tue un malade sur trois, soit de l’infection primaire, soit de ses complications. En 1798, Edouard Jenner, un médecin anglais, réalise les premières expériences de vaccin. Il faudra attendre un siècle pour qu’il devienne obligatoire en France en 1902, après la création de l’Institut Pasteur. La maladie est aujourd’hui déclarée mondialement éradiquée depuis 1980.

Bien que connaissant la réponse, j’interroge le jeune homme.

« Que fais-tu, ici à Cambrai ?

        - Je viens de signer pour six ans, comme volontaire, pour servir dans la  milice des paroisses du Cambrésis.

        - Mais tu sembles bien jeune ?

         - J’ai 17 ans.

         - Et qu’en pensent tes parents ?

         - Ils sont morts »

Il va me falloir un peu de patience pour amadouer mon interlocuteur et obtenir de lui des réponses un peu moins laconiques. Je quitte le mode interrogateur pour engager une discussion à bâtons rompus. J’aborde le froid qui ne semble pas l’éprouver autant que moi.

Effectivement, ce n’est rien par rapport aux années précédentes, me raconte-t-il. Deux ans plus tôt, en 1740, la gelée, commencée le 6 janvier  avait duré jusqu’au 9 mars. Un jour, le vent de bise fut si violent que des voyageurs,  obligés de se mettre en chemin, étaient morts de froid.

Lui était né en 1725, il n’avait pas connu la grande disette de 1709/1710 dont lui avaient parlé ses parents. Le froid avait débuté pareillement, le jour de l’épiphanie, c’était facile à retenir. Gel et dégel s’étaient succédés à plusieurs reprises. C’est ainsi que  tous les blés avaient péri. S’était ensuivi "la grande famine", occasionnant un nombre incalculable de morts.

Ses proches lui avaient raconté qu’on ramassait les morts le long des chemins. Ils n’étaient pas vraiment morts de faim, ils avaient péri de différentes maladies provoquées ou aggravées par la faim, comme la dysenterie, la fièvre typhoïde. A cela était venue s’ajouter la guerre. Comme souvent le Cambrésis avait été le théâtre d’affrontements et d’exactions. La pire étant, en 1712,  le saccage, par les Anglais, de Maretz, village limitrophe de Clary. Après avoir pillé et détruit les habitations les anglais avaient mis le feu au clocher de l’église où s’étaient réfugiés les habitants terrorisés. On avait dénombré plus de 300 morts.

Ce sont toutes ces raisons qui poussent le jeune homme à s’engager dans la milice. Lui, le journalier qui ne sait jamais de quoi demain sera fait, il a l’assurance d’avoir, pour six années, du pain, de quoi se vêtir, une solde et un fusil pour se défendre.

 Il n’est pas très inquiet. Il a connu d’autres miliciens au village.

Depuis 1688, une ordonnance royale impose à chaque paroisse l’obligation de désigner un homme qui, incorporé dans une compagnie, contribuera à former un régiment de milice. Les paroisses font d’abord appel aux volontaires et, à ce titre, se cotisent pour leur constituer un petit pécule. En l'absence de volontaire, c'était la loterie du tirage au sort, boule blanche ou boule noire.

Ordonnance roiCes régiments de civils, sont rattachés aux régiments professionnels d’active mais ils constituent une armée auxiliaire. Sans expérience ni réelle formation, ils sont rarement amenés à combattre. Théoriquement, ils participent à des travaux de terrassement, construisent des ponts, escortent les convois de ravitaillement destinés aux troupes régulières etc. Mais, en temps de guerre et en cas de besoin pressant, les bataillons de miliciens sont incorporés dans les troupes régulières.

Je fais remarquer au jeune volontaire, que c’est précisément le cas depuis deux ans. Les troupes sont engagées dans la guerre de succession d’Autriche (1740-1748). Nous sommes sous le règne de Louis XV, encore appelé « Le bien aimé ».   Pour faire simple, la France, alliée de la Prusse et de la Bavière, combat l’Autriche , la Grande Bretagne, les Pays-Bas et la Russie.

Personne ne sait, au fin fond  de notre province, que 38 miliciens du Cambrésis sur les  140 fournis, sont déjà morts ces derniers mois à l’hôpital d’Egra (ville actuellement située en Tchéquie à la frontière allemande) pour une guerre qui n’est pas la leur. Morts pour le roi de Prusse !. Cela, Je ne peux pas le révéler non plus au futur soldat.**

Le soleil s’est couché, très vite le soir tombe, le futur soldat en prend conscience et me dit :

« C’est pas le tout de parler, il faut que j’y aille, je vais chercher où dormir cette nuit.

      -  Au revoir jeune homme, et merci pour cette conversation.

      -  Alors, vous parlerez de moi ? Au revoir Madame »

Je le regarde s’éloigner, et tout à coup je me souviens que j’ai oublié une question importante. Je m'égosille :

« Dis-moi, comment s’appellent tes parents ?

      -  Gabriel Faré et Marie Joseph Commien » me crie-t-il avant de disparaître au coin d’une rue. » Miliciens du XVIIIe siècle

 

Je reprends pied au XXIe siècle, munie de ces quelques bribes d’informations et c’est maintenant que j’ai besoin de l’aide de mes amis généalogistes.

Je n'ai aucune information postérieure à cet engagement. Est-il mort à la guerre ? A-t-il déserté (les défections étaient nombreuses) et fait souche dans une autre région, un autre pays ?

Je n’ai trouvé aucune trace d’un Gabriel FARE (FAREZ), à Clary, ni ailleurs dans le département. 

Je n’ai pas trouvé, non plus, Marie Joseph COMMIEN.

Je n’ai trouvé aucun mariage FAREZ x COMMIEN, quel que soit le lieu ou le prénom, sur Geneanet. Ces deux patronymes sont bien présents sur la commune de Clary à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe. Si le jeune milicien à 17 ans en 42, on estime sa naissance autour de 1725. Ses parents seraient donc nés entre 1690 et 1710.

Enfin, se pourrait-il que le jeune homme ait volontairement donné de fausses informations au service du recrutement afin de disparaître ? Certains détails m'interpellent sans que je puisse en tirer des conclusions : Il sait signer, ce n'est pas le cas de tous. Il porte des prénoms Pierre François, traditionnels dans la famille Farez, avec Jean et Michel, alors que celui du père, Gabriel, semble absent de leur généalogie. Il n'est pas signalé sur on acte d'engagement qu'il a été payé par la communauté des Clarysiens pour être volontaire.

Ses parents et lui semblent avoir traversé la vie avec la fugacité d’étoiles filantes.

** Les statistiquent proviennent des recherches de Didier Frémicourt, pour la Société d'Emulation de Cambrai

Ce texte a été rédigé à partir d'un relevé effectué par Jean-Marie Herent pour le site de généalogie : Clary en Cambrésis

Releve sur site claryencambresis

Date de dernière mise à jour : 19/02/2022

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Commentaires

  • Catherine Livet
    • 1. Catherine Livet Le 20/02/2022
    Saura-t-on un jour ce que fût le destin du malheureux ?
  • Fanny-Nésida
    • 2. Fanny-Nésida Le 19/02/2022
    Bien contextualisé ce rendez-vous
  • Fanny-Nésida
    • 3. Fanny-Nésida Le 19/02/2022
    Bien contextualisé ce rendez-vous
  • Catherine COURAGEUX
    • 4. Catherine COURAGEUX Le 19/02/2022
    Tu as fait un travail de fourmis, bravo ! J'ai vu ce gamin un peu gauche répondre à tes questions.
  • VERONIQUE ESPECHE
    Et une "étoile filante" de plus à chercher ... J'ai adoré ce RDVA

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