Ce garçon s’appelait Isaac Salomon Angel, le frère aîné d’Esther, l’amie d’enfance de ma mère. Peut-être y eut-il, entre eux deux, une amourette de jeunesse, comme on disait alors. Rien de certain, mais ce portrait offert, précieusement gardé, en porte la délicatesse.
Isaac est né à Lille le 29 août 1925, à l’Hôpital de la Charité, boulevard Montebello. Ses parents, Salomon et Louise, s’étaient mariés dix mois plus tôt à Paris. Lui était déjà établi à Lille comme marchand forain ; elle vivait encore à Paris avec sa famille. Tous deux étaient arrivés en France après la Grande Guerre, portés par l’espoir d’un avenir plus sûr.
Le couple s’installe au 155, rue Nationale, dans une artère commerçante et animée. En décembre 1926, Salomon, encore étranger, entame les démarches pour que son fils obtienne la nationalité française. La déclaration est enregistrée, validée, et transmise en janvier 1927. Une étape importante pour ce petit garçon que l’on voulait pleinement ici, dans ce pays d’accueil devenu terre d’enracinement.
Isaac grandit dans un cadre modeste, entre école communale et vie familiale. Comme beaucoup d’enfants d’origine ouvrière, il quitte l’école vers 11 ou 12 ans pour commencer à travailler. Rien d’exceptionnel alors. C’était l’usage. Il fallait aider, contribuer, sans attendre.
Lorsque la guerre éclate, la famille se réfugie à Tharon-Plage, sur la côte atlantique. Il ne figure sur aucune des photos d’enfants à la mer, celles où l’on voit les plus jeunes cassis sur le sable, rire sous le soleil. Il n’est pas là. Il est déjà ailleurs. Il travaille. Isaac rejoint son père aux Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire.
Et puis vient le 16 juillet 1942.
La police arrête Isaac et Salomon sur leur lieu de travail. Puis elle revient chercher le reste de la famille. Isaac est déporté à Auschwitz. Il est assassiné dès peu de temps après son arrivée. En l'absence de traces, la date du 25 juillet a été établie par l'administration française. Son décès est "officiellement" enregistré au 25 juillet 1942. Il avait seize ans.
Il ne reste de lui que cette image. Une seule. Mais elle a traversé le temps.
Lorsque je l’ai communiquée aux cousins et cousines survivants de la famille Angel, ils ont été profondément émus. Ils découvraient leur cousin. Ce qu'ils connaissaient de lui se résumait à un nom inscrit au mémorial de Yad Vashem. Cette photo est donc bien plus qu’un portrait : c’est la seule trace visuelle d’un fils, d'un frère, d’un cousin que la mémoire familiale n’avait jamais pu esquisser.
Isaac, Isakito, revient vers nous avec ses traits nets, sa jeunesse suspendue, son regard qui traverse le temps. Cette photo, semble lui redonner une place parmi les vivants.