Tandis que le cortège prend le chemin de l’église, je m’esquive discrètement — précaution assez inutile puisque personne ne peut me voir. Avant de quitter Charles et Eugénie, je peux toutefois vous confier ce qu’eux-mêmes ignorent encore.
De leur union naîtront sept enfants, six filles et un garçon. Charles mourra en 1856, trente ans après ce matin de noces. Eugénie lui survivra huit années.
Pour l’heure, cependant, rien de tout cela n’existe encore. Il n’y a qu’un jeune couple cheminant vers l’église, entouré des siens, et trois petites filles qui attendent encore leur heure quelque part dans l’avenir.
Je reste quelques instants devant ce bâtiment qui, pour eux, est la mairie et qui, pour moi, demeurera toujours un peu mon école.
Charles, Eugénie, Thérèse, les Basquin, les Herbet… Tous s’éloignent sans savoir qu’une descendante venue de deux siècles plus tard vient d’assister à leur mariage. Ils ignorent jusqu’à mon existence, tandis que je connais déjà leurs parents, leurs métiers, leurs deuils et même leurs lointains cousinages.
Le Portoloin commence à frémir.
Il est temps pour moi de rendre cette journée à ceux qui la vivent… et de regagner mon siècle.
Bientôt, il ne restera de ce matin qu’un acte, quelques noms soigneusement alignés et des signatures au bas d’une page.
Mais, durant quelques instants, Charles et Eugénie ne furent plus seulement des noms dans mon arbre.
Ils étaient là, vivants, au milieu des leurs, un matin de noces à Bertry.
