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"Toute ressemblance avec des faits et des personnages ayant existé n'est absolument pas fortuite !"

Chaque 3ᵉ samedi du mois, je participe au Rendez-vous ancestral,  Une fiction basée sur des données réelles. Pour m’y aider, j’ai créé, voici deux ans,  le personnage d’Osyne, chroniqueuse pour la gazette Cetaitautemps. Mon moyen de transport ? Ce petit pot en verre et métal, du XIXe siècle, autrefois confiturier, aujourd’hui mon fidèle "Portoloin". Tel la lampe d’Aladin, il m’ouvre la porte du passé.

Bertry, le 19 septembre 1826

Deux siècles exactement.

Il suffit parfois d’une date, de quelques mots murmurés au Portoloin et d’une bonne dose d’imagination pour que le temps se déchire.

Lorsque je reprends pied, Bertry est toujours là… mais ce n’est plus tout à fait mon village. Les rues ne connaissent encore ni l’asphalte ni les automobiles, les façades ont changé et le grondement familier des métiers à tisser s’échappe de nombreuses maisons. Nous sommes sous le règne de Charles X, dans cette France de la Restauration qui tente de retrouver son équilibre après les bouleversements de la Révolution et de l’Empire.

Ici, pourtant, la grande politique semble bien lointaine. La vie s’organise autour des travaux des champs et surtout du textile, qui fait battre le cœur du Cambrésis.

Devant moi se dresse un grand édifice que je reconnais aussitôt. Et pour cause : ce fut mon école.

Mais, de mon temps, les élèves n’entraient pas par ce perron. Nous contournions la maison par l’allée, puis nous poussions la grande porte. L’école commençait déjà dans la cour : le préau adossé au mur du nord, les cabinets de l’autre côté… Tout un petit monde d’enfance dont je pourrais encore retrouver le chemin les yeux fermés.

En ce 19 septembre 1826, pourtant, aucun cartable, aucun cri d’écolier : le bâtiment abrite encore la mairie de Bertry. Et c’est par ce perron, qui m’était autrefois interdit, qu’une noce s’apprête aujourd’hui à entrer.

Je n’ai guère le temps de m’attarder.

Une petite foule s’est rassemblée devant l’entrée. Les vêtements du dimanche, les coiffes soigneusement ajustées et l’agitation joyeuse ne laissent aucun doute : une noce s’apprête à gravir les marches.

Je m’approche.

 

Arrivee mairie 1

Mon Portoloin possède quelques imperfections, mais il m’accorde au moins un avantage appréciable : personne ne peut me voir. Je peux donc me faufiler parmi les invités sans provoquer d’évanouissement ni devoir expliquer pourquoi une femme vêtue selon la mode de 2026 vient assister à un mariage en 1826.

Charles Herbet et d’Eugénie Basquin

Deux prénoms circulent :

— Charles…

— Eugénie…

Mon intuition s’éveille. Serais-je arrivée au mariage de Charles Herbet et d’Eugénie Basquin ?

La voix du maire ne tarde pas à me le confirmer.

Jacques Delhaye, ceint de son écharpe, accueille les futurs époux et leurs familles. Il n’a pas été élu par les Bertrésiens : sous le règne de Charles X, les maires sont encore nommés.

Maire restauration 1

Maire en 1826 : habit bleu aux insignes fleurdelisés, ceinture blanche portée à la taille et registre d’état civil ouvert devant lui. Aucun signe tricolore — la Restauration veille !

Il a été installé dans ses fonctions en 1814, l’année même où l’Empire s’est effondré une première fois. Douze ans ont passé depuis, mais les bouleversements de l’Histoire sont encore bien proches lorsque, ce matin-là, il s’apprête à unir Charles Herbet et Eugénie Basquin.

Sur une table attendent les registres où chacun, selon ses capacités, apposera sa signature ou laissera au maire le soin de constater qu’il ne sait écrire, ce qui est le cas de nos deux mariés.

Charles Herbet s’avance. Il a vingt-trois ans et exerce le métier de gazier.

À notre époque, le mot ferait aussitôt penser à un homme chargé d’installer ou de réparer des conduites de gaz. Mais, dans l’assistance, personne ne songe à des tuyaux qui n’existent pas encore dans les maisons de Bertry. Charles fabrique de la gaze, cette étoffe fine, légère et presque transparente. Il appartient à cette multitude d’artisans et d’ouvriers du textile dont les gestes font vivre le village.

Près de lui se tient sa mère, Thérèse Olivier. Elle a donné son consentement au mariage et semble avoir veillé au moindre détail de la cérémonie. Elle est couturière, et sa tenue, parfaitement ajustée, témoigne de son savoir-faire.

À voir l’élégance de plusieurs femmes de la noce, je pressens qu'elle a habillé une bonne partie de la famille. Une couturière, mère du marié, ne devait guère se croiser les bras dans les semaines précédant les noces, j'imagine de très longues soirées à la lumière du quinquet.

Une absence, cependant, se fait sentir.

Le père de Charles, Jean-Baptiste Herbet, ne verra pas son fils se marier. Valet de meunier de son vivant, il est mort en 1815, à seulement trente-cinq ans. Charles n’était alors qu’un garçon d’une douzaine d’années.

Jean-Baptiste et Thérèse avaient eu sept enfants, mais quatre seulement avaient atteint l’âge adulte. Les autres se sont effacés trop tôt, comme tant d’enfants de cette époque, laissant à peine quelques lignes dans les registres.

Une énigme

Deux ans après la mort de son mari, Thérèse a mis au monde un autre enfant, dont le père n’est pas nommé.

À cet instant, un doute me traverse. Si le Portoloin m’a conduite précisément à Bertry, ce jour-là, était-ce vraiment pour assister au mariage de Charles et d’Eugénie ? Ou ma curiosité de généalogiste aurait-elle, à mon insu, légèrement infléchi la destination ? Il faudra que je vérifie un jour si cette machine obéit seulement aux dates qu’on lui indique… ou également aux questions indiscrètes que l’on garde dans un coin de sa tête.

Puisque me voici sur place, je regarde autour de moi avec une attention peut-être un peu trop soutenue. Le père de cet enfant se trouverait-il parmi les invités ? Un homme l’observe-t-il avec une tendresse particulière ? Un visage trahirait-il quelque ressemblance ?

Osyne mene l enquete

J’examine les yeux, les nez et les mentons avec l’application d’une généalogiste lâchée au milieu d’une énigme familiale.

En vain.

Le secret reste bien gardé. Mon Portoloin sait traverser les siècles, mais il ne lit ni dans les cœurs ni dans les consciences. J’en serai donc pour mes frais.

Les consentements

Puis paraît la mariée.

Eugénie Basquin n’a que vingt ans. Elle ne porte pas de robe blanche : en 1826, cette mode ne s’est pas encore imposée. Elle a probablement revêtu sa plus belle robe, confectionnée dans une étoffe de couleur et destinée à être portée de nouveau. Dans ces familles laborieuses, on ne gaspille pas un vêtement précieux pour une seule journée, fût-elle celle d’un mariage.

Eugénie est fileuse et connaît déjà le travail patient de la fibre que l’on transforme en fil. Dans sa famille, le textile est presque une seconde langue. Son père, Jean-Baptiste Basquin, est artisan mulquinier. Sa mère, Geneviève Waroquet, travaille elle aussi à ses côtés.

La famille est venue l’entourer : Amandine, la sœur aînée d’Eugénie, est présente avec les siens, ainsi que leurs deux frères encore adolescents, Philippe et Alcide. Tous assistent à l’entrée dans une nouvelle vie de celle qui, jusqu’à ce jour, travaillait auprès de ses parents.

La cérémonie peut commencer. Les bans ont été publiés à deux reprises au cours des semaines précédentes, comme la loi l’exige, et personne n’est venu s’opposer à l’union. Aucun amoureux éconduit ne surgit au dernier instant, aucune voix ne s’élève depuis le fond de la salle. Il faut reconnaître que, pour une voyageuse du temps en quête de rebondissement, l’état civil manque parfois singulièrement de fantaisie.

Chacun des époux a choisi deux témoins : son parrain d’abord, puis un ami. Quatre hommes suffisamment proches pour attester de leur identité et accompagner leur engagement.

Jacques Delhaye donne lecture des articles du Code civil relatifs aux devoirs des époux. Charles et Eugénie écoutent. Placée à l’arrière de la salle, parmi les derniers invités, je n’aperçois guère que leurs silhouettes. Sont-ils intimidés ? Heureux ? Impatients d’en finir pour rejoindre la fête ? De là où je me tiens, impossible de surprendre un regard, un sourire ou une main qui tremble. Même lorsqu’on voyage dans le temps, il faut parfois accepter de ne pas tout voir.

Le maire recueille leur consentement

Deux vieilles familles

Charles Herbet prend pour épouse Eugénie Basquin.

Eugénie Basquin prend pour époux Charles Herbet.

Deux vieilles familles bertrésiennes viennent de s’unir.

Vieilles… et même déjà un peu mêlées. En remontant leurs branches, on découvre à Charles et Eugénie un couple d’ancêtres communs : Pierre Louvet et Antoinette Huttin.

Qu’on se rassure toutefois : les jeunes mariés ne cousinent qu’à cinq générations. À cette époque, où les familles vivent, travaillent et se marient dans un cercle géographique assez restreint, ce n’est pas véritablement une surprise. Nul besoin d’aller réclamer en urgence une dispense de consanguinité : les branches se sont simplement croisées bien avant que Charles et Eugénie ne décident d’unir leurs destinées.

La cérémonie civile achevée, la noce redescend les marches. Les conversations reprennent, les enfants se faufilent entre les adultes et les femmes rajustent leurs coiffes.

Le cortège se forme bientôt pour gagner l’église toute proche, où Charles et Eugénie doivent maintenant recevoir la bénédiction nuptiale. Eugénie porte, pour l’occasion, de jolies chaussures de cuir à petits talons. Je la plains un peu : en 1826, la rue n’est même pas encore pavée. Entre les ornières et la terre inégale, le court trajet jusqu’à l’église pourrait bien constituer la première épreuve de sa vie conjugale.

La fête et son repas attendront encore un peu.

Retour en 2026

Tandis que le cortège prend le chemin de l’église, je m’esquive discrètement — précaution assez inutile puisque personne ne peut me voir. Avant de quitter Charles et Eugénie, je peux toutefois vous confier ce qu’eux-mêmes ignorent encore.

De leur union naîtront sept enfants, six filles et un garçon. Charles mourra en 1856, trente ans après ce matin de noces. Eugénie lui survivra huit années.

Pour l’heure, cependant, rien de tout cela n’existe encore. Il n’y a qu’un jeune couple cheminant vers l’église, entouré des siens, et trois petites filles qui attendent encore leur heure quelque part dans l’avenir.

Je reste quelques instants devant ce bâtiment qui, pour eux, est la mairie et qui, pour moi, demeurera toujours un peu mon école.

Charles, Eugénie, Thérèse, les Basquin, les Herbet… Tous s’éloignent sans savoir qu’une descendante venue de deux siècles plus tard vient d’assister à leur mariage. Ils ignorent jusqu’à mon existence, tandis que je connais déjà leurs parents, leurs métiers, leurs deuils et même leurs lointains cousinages.

Le Portoloin commence à frémir.

Il est temps pour moi de rendre cette journée à ceux qui la vivent… et de regagner mon siècle.

Bientôt, il ne restera de ce matin qu’un acte, quelques noms soigneusement alignés et des signatures au bas d’une page.

Mais, durant quelques instants, Charles et Eugénie ne furent plus seulement des noms dans mon arbre.

Ils étaient là, vivants, au milieu des leurs, un matin de noces à Bertry.

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Date de dernière mise à jour : Mon 21 Sep 2026

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