1922, un dimanche d'août, la guerre n'en finit pas

Trois cousins morts en trois mois, des cercueils qui reviennent sept ans plus tard et une jeune fille qui rêve de musique et de promenades. Une carte postale de ma grand-mère me ramène à cet été 1922 où, dans les villages du Cambrésis, les morts de la Grande Guerre continuaient de rentrer au pays.

Bertry, le 20 août 1922.

Ma grand-mère Gabrielle Fruit a vingt et un ans. Elle est amoureuse, et son fiancé, Marc Lenglet, est encore soldat. Elle lui écrit une carte postale, de celles où l'on serre les mots pour en faire tenir le plus possible. Elle lui parle de sa prochaine permission, des nouvelles du village, d'une promenade contrariée et de ces clarinettes qu'elle aurait tant aimé aller écouter. Rien que de très ordinaire dans la correspondance de deux jeunes gens qui attendent de se retrouver.

Et puis, au détour de quelques lignes, elle annonce le retour de deux morts.

Antoine Langlet et Jean-Baptiste Moriaux doivent arriver le mercredi suivant. Leurs obsèques auront lieu le samedi 26 août, à neuf heures.

Ils sont morts depuis six ou sept ans.

J'ai relu plusieurs fois cette carte. Non parce que Gabrielle y raconte un événement exceptionnel à ses yeux, mais précisément parce qu'elle n'en fait pas toute une histoire. Elle mêle les nouvelles des enterrements à ses petites préoccupations de jeune fille, comme si les deux appartenaient naturellement au même quotidien.

Et c'était sans doute le cas.

En août 1922, la guerre est terminée depuis bientôt quatre ans. Pourtant, dans les villages de France, elle continue d'arriver par le train, enfermée dans des cercueils.

Trois Moriaux, trois mois de 1915

En recherchant ce Jean-Baptiste Moriaux dont ma grand-mère annonçait le retour, j'ai retrouvé trois jeunes hommes du même nom, tous apparentés, tous morts au printemps 1915.Trois cousins issus de branches différentes d'une même famille. Trois existences interrompues entre avril et juin.

 

Le 6 avril 1915, Jean-Baptiste Moriaux tombe à Maizeray, dans la Meuse.

Il est né à Bertry en 1891, fils de Jean-Baptiste Moriaux et de Catherine Laforge. Dans le civil, il est brodeur, l'un de ces métiers du textile qui font vivre tant de familles du Cambrésis.

Célibataire, il est devenu sergent et sera décoré de la Croix de guerre.

Il n'a que vingt-trois ans lorsque la guerre le fauche.

C'est lui qui, sept ans plus tard, reviendra à Bertry.

 

Le 3 mai 1915, Louis Arthur Moriaux meurt à son tour.

Né à Bertry en 1885, fils de Louis Moriaux et d'Aspire Lefèbvre, il est tulliste.

En 1910, il a épousé Marie Émilienne Lenglet. Le couple n'a pas eu d'enfants.

Arthur est blessé et transporté à l'hôpital Chanzy de Sainte-Menehould, où il succombe à ses blessures. Il vient d'avoir trente ans.

Il reposerait aujourd'hui dans la nécropole nationale de Sainte-Menehould, une information qu'il me reste à confirmer définitivement.

Son épouse Émilienne ne se remariera jamais, tout comme Albertine, la cousine de ma grand-mère, devenue veuve d'Antoine Langlet.

Je pense à ces quelques années de mariage, à cette vie commune brutalement interrompue, à tout ce qui n'aura pas eu le temps d'exister.

 

Le 20 juin 1915, un troisième Moriaux disparaît à la tranchée de Calonne.

Il s'appelle lui aussi Jean-Baptiste.

Né à Honnechy en 1889, fils de Jean-Baptiste Moriaux et d'Aurore Tellot, il est cultivateur et célibataire.

Il a vingt-six ans.

Cette fois, il n'y a pas de décès constaté à l'hôpital, pas de tombe identifiée. Il est porté disparu dans les combats de cette tranchée de Calonne dont le nom reste associé à tant de souffrances.

Il faudra attendre le 18 février 1921 pour que le tribunal de Cambrai rende son jugement déclaratif de décès.

Près de six ans après sa disparition, la justice lui donne officiellement la mort.

Mais son corps, lui, n'a jamais été retrouvé.

Trois Moriaux, trois destins brisés en soixante-quinze jours. En reconstituant leurs filiations, j'ai retrouvé leur ancêtre commun, Jean Guillin Moriaux (1776-1841), dont ils descendent par trois branches différentes.

Les 3 moriaux ancetre commun

 

 

Des cousins en bout de branches

Ma recherche m'a réservé une autre surprise.

Les Moriaux figurent également parmi mes propres ancêtres. Il me faut remonter jusqu'à Joseph Moriaux, né vers 1685, pour retrouver le point de rencontre de nos lignées.

Deux de ses filles, Marie Anne Joseph et Marie Joseph, sont à l'origine de branches qui conduisent, l'une aux trois soldats, l'autre à ma propre famille.

Nous sommes donc cousins, eux et moi, à plusieurs générations de distance.

Moriaux et moi

Et le lien ne s'arrête pas là.

Par les Wanecq, ma grand-mère Gabrielle était elle-même apparentée au sergent Jean-Baptiste, celui dont elle annonçait le retour sur sa carte.

Ces cousinages peuvent paraître bien lointains aujourd'hui. Mais dans un village comme Bertry, où les familles se côtoyaient depuis des générations, on n'avait pas besoin de connaître son degré exact de parenté pour se fréquenter.

On se retrouvait aux mariages, aux baptêmes, aux fêtes et, hélas, aux enterrements.

En août 1922, Gabrielle ne pensait certainement pas à tous ces ancêtres communs lorsqu'elle écrivait à son amoureux. Un siècle plus tard, me voilà pourtant à démêler leurs branches, grâce à quelques lignes qu'elle avait consignées sur une carte postale.

Wanecq Moriaux

Quand les morts ne pouvaient plus rentrer

En août 1914, lorsque la guerre éclate, rien n'a véritablement été prévu pour organiser le rapatriement des soldats morts au combat.

Durant les premiers mois, certaines familles parviennent encore à récupérer leurs défunts. Mais les pertes deviennent si considérables que les demandes se multiplient. Le 19 novembre 1914, le général Joffre interdit les exhumations et les transferts de corps depuis la zone des armées.

Les raisons sont d'abord militaires : les voies ferrées doivent servir au transport des troupes, des armes et du ravitaillement. Les autorités craignent également que la multiplication des convois funèbres ne porte atteinte au moral des combattants. Des exceptions restent possibles pour les militaires décédés dans les hôpitaux de l'intérieur, mais pour les familles dont les hommes sont tombés sur les champs de bataille, la règle est désormais terrible.

Leurs morts resteront là-bas !

Et avec cette interdiction disparaît souvent la possibilité d'accomplir les gestes qui, depuis toujours, accompagnent la mort.

Il n'y a pas de dernière visite, pas de veillée autour du corps, pas de cercueil suivi dans les rues familières jusqu'au cimetière. On reçoit un avis officiel, parfois quelques lignes d'un camarade. On apprend qu'un fils, un époux, un frère est mort pour la France.

Mais on ne l'a pas revu. Comment faire ses adieux à quelqu'un qui n'est pas là ?

Certaines familles, incapables de supporter cette situation, entreprennent même des exhumations clandestines pour ramener leurs proches, malgré les interdictions.

En novembre 1918, les armes se taisent. La guerre se termine, mais pour les familles, une autre attente commence.

1921-1923 : la démobilisation des morts

Derrière ce nombre vertigineux, il y a des parents qui ont perdu leurs fils, des épouses devenues veuves, des enfants qui grandiront sans connaître leur père. Et, pour beaucoup, une douleur rendue plus difficile encore par l'absence du corps.

L'historienne Béatrix Pau a étudié ce qu'elle appelle le deuil inachevé.

La mort, habituellement, s'accompagne de rites : on prend soin du défunt, on le veille, on l'accompagne jusqu'à sa sépulture. Ces gestes ne suppriment pas le chagrin, mais ils aident les vivants à reconnaître la séparation et à donner une place au disparu dans leur mémoire. Or, la guerre a brutalement privé d'innombrables familles de ces derniers instants. Bien sûr, elles ont prié, organisé des offices, conservé des portraits, entretenu le souvenir de leurs morts. Mais il leur manquait souvent une tombe proche, un lieu où se recueillir, parfois même la certitude de ce qui s'était réellement passé.

La loi du 31 juillet 1920 permet enfin aux familles qui le souhaitent de demander, aux frais de l'État, la restitution des corps des militaires morts pour la France.

Commence alors une entreprise gigantesque. Il faut retrouver les sépultures, identifier les dépouilles, procéder aux exhumations, préparer les cercueils, organiser les transports. Entre 1921 et 1923, des convois ferroviaires ramènent ainsi les morts vers les villes et les villages de France. On a donné à cette opération un nom saisissant : la démobilisation des morts.

Après avoir rendu les survivants à leurs familles, la nation tente de leur rendre ceux qui ne reviendront jamais vivants. Et chaque arrivée ravive les blessures.

Je songe à ces familles qui avaient appris, tant bien que mal, à vivre avec l'absence. Les années avaient passé. Les enfants avaient grandi. Les habitudes avaient repris leur cours.

Et voilà qu'un cercueil arrivait. Il fallait préparer de nouvelles funérailles, retrouver les gestes du deuil, accompagner enfin celui qu'on avait attendu si longtemps. Mais cette douleur renouvelée pouvait aussi apporter une forme d'apaisement.

A nous le souvenir, à eux l'immortalité... le temps des chrysenthèmes

Désormais, on savait où reposait le disparu. On pouvait venir se recueillir sur sa tombe, y déposer quelques fleurs et lui rendre visite comme aux autres morts de la famille.

C'est d'ailleurs au lendemain de la Grande Guerre que le chrysanthème commence à s'imposer dans nos cimetières. Le 11 novembre 1919, pour le premier anniversaire de l'armistice, Georges Clemenceau appelle les Français à fleurir les tombes des soldats morts pour la patrie. Le chrysanthème, qui fleurit tard dans l'automne, trouve alors naturellement sa place dans cet hommage. Peu à peu, il devient la fleur familière de nos cimetières à la Toussaint.

Une tradition née dans le souvenir des soldats, et que nous perpétuons aujourd'hui bien au-delà des sépultures militaires.

Certaines familles préféraient laisser leurs morts dans les nécropoles militaires, parmi leurs compagnons d'armes.

Pourtant, toutes les familles n'eurent pas la possibilité de choisir. Certaines n'avaient aucun choix : le corps n'avait jamais été retrouvé. Ainsi en était-il du cultivateur Jean-Baptiste Moriaux, disparu à la tranchée de Calonne. Un tribunal avait fini par reconnaître sa mort. Mais aucun jugement ne pouvait lui rendre une sépulture auprès des siens.

Du deuil à la lumière

 

La paix n'avait pas tout réglé. Elle ouvrait une autre épreuve.

Les morts manquaient à l'appel, mais les survivants n'étaient pas  revenus indemnes.

Dans les rues, on croisait des hommes amputés, des invalides appuyés sur une canne, des visages défigurés que l'on appelait les « gueules cassées ». D'autres portaient des blessures invisibles, des souvenirs dont ils ne parvenaient pas à se délivrer. Il fallait retrouver un métier, une place dans la société, parfois réapprendre les gestes les plus simples.

Et partout, il y avait les absents. Les veuves, les orphelins, les parents endeuillés. Le noir des vêtements, les photographies des disparus sur les meubles, les noms gravés sur les monuments aux morts.

Et pourtant, il fallait bien recommencer à vivre.

 

Les bals avaient repris, les fêtes aussi. Le 14 juillet 1919, après le défilé de la Victoire, Paris avait dansé. Toute une jeunesse attendait son heure.

Ceux qui avaient quinze ans en 1914 en avaient désormais vingt, vingt et un, vingt-deux. Leur adolescence avait été faite de privations, d'inquiétudes et de séparations. Ils avaient grandi dans un monde où les adultes parlaient de guerre et où les mauvaises nouvelles arrivaient trop souvent. À présent, ils voulaient autre chose. Une promenade un dimanche, quelques airs de musique, le plaisir de retrouver des amis, de porter une jolie robe, de marcher au bras de celui qu'on aimait.

Cette jeunesse n'était pas insolente. Elle était pressée. Pressée de vivre.

 

Mais comment retrouver la légèreté lorsque tant d'autres continuaient à souffrir ?

Dans les grandes villes, la foule offrait parfois un certain anonymat. Dans les villages, les familles se connaissaient, les traditions demeuraient fortes et le regard des autres pouvait peser davantage.

Comment danser lorsque la voisine portait encore le deuil de son fils ? Comment rire sur la place du village quand, quelques maisons plus loin, une famille attendait le retour d'un cercueil ? Fallait-il renoncer aux fêtes par respect pour les morts ? Ou bien la guerre avait-elle déjà suffisamment pris à la jeunesse pour qu'on lui refuse encore ses plaisirs ?

Je ne sais pas comment ces questions se posaient exactement à Bertry. Mais je sais que les familles endeuillées et les jeunes gens désireux de vivre n'appartenaient pas à deux mondes séparés. Ils habitaient les mêmes rues, se croisaient à l'église, partageaient les mêmes fêtes et parfois les mêmes maisons.

La joie n'effaçait pas le chagrin. Le chagrin n'interdisait pas nécessairement la joie.

C'est précisément ce que je perçois dans la carte de Gabrielle.

Date de dernière mise à jour : Mon 12 Oct 2026

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