Lorsque j’ai choisi cette photographie de Jacqueline prise à l’école en 1930, je ne connaissais d’elle que sa branche paternelle. Par son père, François Taisne, elle appartenait à cette vaste parenté du Cambrésis dont les ramifications, de génération en génération, rejoignent les nôtres par les Pigou, les Lamouret, les Farez et les Beauvillain. Mais je ne savais rien, ou presque, de sa famille maternelle.
En remontant ce fil, j’ai découvert Anne, l’enfant confiée à l’Assistance publique, puis Rebecca — Rifka — . Cette recherche a soudain donné à notre arbre familial des horizons que je ne lui connaissais pas. Derrière les patronymes familiers du Cambrésis sont apparus Wojsławice, la rue des Rosiers, l’Allier, Rotterdam, Arnhem, Westerbork et Auschwitz. Autant de lieux que rien ne semblait devoir relier à notre arbre généalogique.
Selon la tradition juive, qui transmet l’appartenance par la mère, Anne puis Jacqueline étaient juives par Rebecca. Jacqueline connaissait cette origine et savait que ses grands-parents avaient disparu dans la tourmente de la Shoah, même si le temps et les silences avaient brouillé certains détails. Elle n’avait jamais rencontré Rebecca, mais elle en avait conservé le portrait ainsi que celui d’Otto.
Je remercie particulièrement Jean-Claude Taisne, qui a recueilli une partie des souvenirs de Jacqueline et partagé avec moi les photographies qu’elle lui avait confiées. Sans cette transmission, les visages de Rebecca et d’Otto seraient demeurés dans l’ombre. Jean-Claude avait reçu le fil des mains de Jacqueline ; aujourd’hui, nous le reprenons ensemble afin de le transmettre à notre tour.
Cet article ne referme donc pas le dossier. J’espère au contraire qu’il fera naître de nouveaux témoignages et permettra de combler quelques-uns des immenses silences qui subsistent encore. Je vais poursuivre mes recherches, notamment pour tenter d’obtenir le dossier d’Anne à l’Assistance publique, le jugement complet du divorce d’Anne et de François, ainsi que les documents relatifs aux réfugiés juifs accueillis à Bellenaves pendant l’Occupation.
Une dernière énigme demeure : qui était réellement le père d’Anne ? Et si Otto Elias avait été son père ? L’hypothèse est troublante, même s’il n’avait que dix-sept ans au moment de la conception. Pour rejoindre Paris depuis l’Empire russe, Rebecca a nécessairement traversé l’Allemagne. Son itinéraire l’a-t-il conduite jusqu’à Hamm an der Sieg, où vivait alors Otto ? Se sont-ils rencontrés au cours de ce voyage, bien avant de s’établir ensemble aux Pays-Bas ?
Les archives ne permettront jamais de trancher. Un jour, cependant, des descendants de Jacqueline chercheront peut-être la réponse dans leur ADN. Otto n’a pas eu d’autre enfant connu, mais ses frères et sœurs ont laissé une descendance. D’éventuelles correspondances génétiques entre les deux familles pourraient alors éclairer cette énigme demeurée en suspens depuis 1899.
Ainsi, le fil de Rebecca n’est pas arrivé à son terme. Il attend seulement que d’autres mains le saisissent et poursuivent le chemin.