Odile Sophie Blondelle 1888-1964

Odile Blondelle, d’un monde à l’autre

Lorsque « Odile » Sophie Blondelle vient au monde, le 22 septembre 1888 à Bertry, les chevaux rythment encore les déplacements, le télégraphe porte les nouvelles lointaines et, dans les maisons de tisseurs, le claquement des métiers accompagne les journées.

Lorsqu’elle meurt, en 1964, les automobiles sillonnent les routes, la radio puis la télévision ont fait entrer le monde dans les foyers et un homme a déjà voyagé dans l’espace.

Entre ces deux époques, soixante-quinze années seulement : le temps d’une vie, mais une vie posée sur l’une des périodes les plus fulgurantes et les plus tourmentées de notre histoire.

Odile blondelle bertry

Odile est la sixième des dix enfants, dont un né sans vie, d’Henri Blondelle et d’Hortense Louvet. Les naissances se succèdent durant vingt et un ans dans ce foyer de tisseurs, comme dans beaucoup de familles de cette époque.

Le tissage à domicile avait longtemps fait vivre le Cambrésis. Dans les caves ou les ateliers attenants aux maisons, toute la famille pouvait participer au travail. Mais, au cours du XIXᵉ siècle, la mécanisation et le développement des grandes fabriques bouleversent cet équilibre ancien.

Henri blondelle 124100

Hortense louvet

Le tisseur indépendant travaille toujours autant, parfois davantage, pour gagner de moins en moins.

Le progrès entre dans les usines ; dans les foyers, il se traduit souvent par l’inquiétude du lendemain.

C’est dans ce monde qu’Odile grandit, entourée de frères et de sœurs, à la recherche d'un nouveau mode de vie qui peine à se dessiner.

Son arbre généalogique est solidement enraciné dans le village. En remontant seulement jusqu’à ses grands-parents, on rencontre déjà des Lenglet, des Louvet et des Herbet. Odile est d’ailleurs une petite-cousine d’Aimée Wanecq, mon arrière-grand-mère paternelle. Nous partageons pas moins de soixante-huit ancêtres.

Comme souvent, nos branches familiales se croisent, s’enlacent et finissent  par former une trame aussi serrée que les étoffes tissées par nos aïeux.

Parente bouvelle

Une jeunesse marquée par les deuils

Odile découvre très tôt la fragilité de l’existence. Elle n’a que trois ans lorsque son frère aîné François meurt, en 1891, à l’âge de quinze ans. En ce temps-là, la maladie ne pardonne guère. Les antibiotiques n’existent pas encore et la médecine reste souvent impuissante face à des infections aujourd’hui aisément soignées.

À trois ans, comprend-on réellement ce que signifie la mort ? Sans doute perçoit-on surtout les voix devenues plus basses, les adultes qui pleurent et une place soudain vide.

En 1908, Odile a presque vingt ans lorsque sa sœur Sidonie s’éteint à seulement vingt-deux ans. Deux années à peine séparaient les deux jeunes femmes. De leurs jeux d'enfance, de leurs confidences ou de leurs projets, rien n'est remonté jusqu'à nous — seule la disparition nous est parvenue. Pourtant, derrière cette date, on devine la douleur de perdre une sœur presque du même âge, au moment où toutes deux entraient dans la vie adulte.

Les années passent

Lorsque la Grande Guerre éclate en août 1914, quatre fils d’Henri Blondelle et d’Hortense Louvet appartiennent aux générations susceptibles de porter l’uniforme, mais leurs situations sont très différentes.

Philippe, garde champêtre à Bertry depuis 1907, est déclaré non disponible en raison de sa fonction. Le benjamin, Léonard, de la classe 1915, n’est pas recensé « en temps utile pour raison de force majeure » : le Cambrésis est occupé par l’armée allemande et coupé de la France libre. Il n’effectuera son service militaire qu’en 1919.

Léon Émile, atteint de bronchite, est réformé pour raisons de santé et n’est pas mobilisé. Georges, en revanche, part combattre.

Pour Odile et ses proches, la guerre ne se résume pas à l’absence d’un frère parti au front. Bertry se trouve en territoire occupé, à quelques dizaines de kilomètres seulement des combats. Les soldats et les convois traversent les environs, parfois à quelques centaines de mètres du village, pour rejoindre les lignes. La canonnade se fait entendre. Les habitants subissent les réquisitions, les restrictions, les interdictions et l’incertitude des nouvelles.

En mars 1916, Georges périt sur le front. À peine un mois plus tard, en avril, Léon Émile meurt à son tour, non sous les obus, mais dans son lit, à Bertry.

Deux frères disparaissent à quelques semaines d’intervalle : l’un emporté par la guerre, l’autre par cette maladie qui l’avait tenu éloigné des combats sans parvenir à l’épargner.

Odile a vingt-sept ans. Elle a désormais perdu quatre membres de sa fratrie. Heureusement, son histoire ne peut se résumer à ces absences : au lendemain de la guerre, la jeune femme va reprendre le fil de sa propre vie.

Epouse et mère

En 1919, la paix revenue, Odile épouse Maxime Langlet, originaire de Montigny-en-Cambrésis.

Avant son départ à l’armée, Maxime exerçait le métier de bourrelier. Il fabriquait et réparait les harnais et les pièces de cuir indispensables aux chevaux, encore omniprésents dans les campagnes, les transports et l’armée.

À la fin de son service militaire obligatoire, il choisit de rester sous les drapeaux. Il sert dans l’artillerie et devient sous-chef artificier. Lorsque la guerre éclate, il appartient déjà à cet univers de canons, d’obus et de munitions dont le grondement parvient jusqu’à Bertry.

Maxime poursuit sa carrière militaire jusqu’en 1931, année où il est réformé pour raisons de santé.

De leur union naissent deux filles, Colette et Marie-Thérèse. Après les deuils et les années d’occupation, ces deux naissances ouvrent une nouvelle page. La vie ne remplace personne, mais elle trouve une manière de recommencer.

Odile dans un monde en profonde mutation

À sa naissance, le Code civil place encore la femme mariée dans la dépendance de son époux. Lorsqu’elle épouse Maxime en 1919, elle ne dispose pas librement de tous ses droits et doit obtenir l’autorisation de son mari pour de nombreux actes de la vie civile.

En 1938, l’incapacité juridique de la femme mariée est abolie. Puis, en 1944, les Françaises obtiennent enfin le droit de vote. Au printemps 1945, à l’âge de cinquante-six ans, Odile peut déposer pour la première fois son propre bulletin dans l’urne.

Elle qui était née dans un monde où les femmes restaient sous l’autorité du père puis du mari devient une électrice et prend désormais part au choix de ses représentants. L’émancipation reste cependant inachevée.  Une épouse ne peut toujours pas exercer librement une profession ni ouvrir seule un compte bancaire sans l’accord de son mari. Ces droits ne seront pleinement acquis qu’ un an après sa disparition.

Un autre bouleversement est en marche : celui de la maîtrise des naissances.

Sa mère,Hortense Louvet, a mis au monde dix enfants en vingt et un ans. Elle appartenait à ces générations pour lesquelles les maternités successives semblaient relever de l’ordre naturel des choses, Odile n'aura que deux filles. Ceux qui avaient vu leur mère épuisée par des grossesses répétées ne souhaitaient pas toujours reproduire le même modèle familial.

La révolution qui s’annonce dans les années 1960 n’est donc pas le désir de choisir le nombre de ses enfants. Elle réside dans l’apparition de la pilule, un moyen contraceptif fiable, discret et dont la maîtrise appartient directement aux femmes. Il faudra attentre 1967 pour qu'elle soit autorisée en France.

Odile traverse également une seconde guerre mondiale et une nouvelle occupation. Avec elles reviennent les restrictions, les pénuries, les inquiétudes et les divisions qui marquent tant de familles françaises. Pour la deuxième fois en l’espace d’une vie, il faut attendre le retour de jours meilleurs.

Du métier à tisser à la conquête de l’espace

Puis le monde accélère.

Les avions traversent le ciel. Le téléphone rapproche les voix. La radio annonce les événements presque au moment où ils se produisent et la télévision apporte dans les maisons des images venues d’ailleurs.

En avril 1961, Youri Gagarine devient le premier homme à voyager dans l’espace. Odile a alors soixante-douze ans. Elle qui était née dans une maison de tisseurs, à une époque où l’on se déplaçait au pas du cheval, peut apprendre qu’un homme vient de faire le tour de la Terre en moins de deux heures.

Quel vertige cela dut être pour cette génération !

Odile meurt en 1964, à l’âge de soixante-quinze ans. Maxime, dont le cœur avait pourtant donné suffisamment d’inquiétude pour entraîner sa réforme, lui survit plus de vingt années. Il atteint l’âge vénérable de quatre-vingt-quinze ans et s’éteint en 1986.

Née au temps des chevaux, des familles nombreuses et des métiers à bras, Odile a vécu assez longtemps pour voir les femmes entrer dans les bureaux de vote et l’humanité commencer à quitter la Terre.

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Date de dernière mise à jour : Tue 22 Sep 2026

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