Virginie apprit à tisser, peut-être fabriqua-t-elle ces grands châles brochés, qui firent la réputation de Bertry. Surtout elle fréquenta l’école, où elle apprit à lire et à écrire. Plus tard, Elle signerait son acte de mariage d’une main assurée.
Moins d’un an après le mariage le destin, toujours capricieux, lui vola leur premier-né avant même qu’il n’ait ouvert les yeux.
La vie, enfin, lui sourit un peu. Cinq enfants naquirent et survécurent — Sophie, Virginie Léonard Emilie, Benoit. Elle les vit grandir, se marier et devenir, à leur tour, les piliers d’autres foyers. Cinq destinées qui, réunies, lui donnèrent dix-huit petits-enfants. Ce sont eux qui, d’une logique enfantine qui échappe aux adultes, lui attribuèrent le surnom de mémère « Fortune », alors que le couple n’était pas bien riche. Peut-être fallait-il chercher cette « Fortune » du côté de la chance.
Virginie, la cadette, resta célibataire et demeura près de ses parents, présence douce, ultime soutien.
Célestin mourut en 1889. Virginie s’éteignit neuf ans plus tard, à l’aube d’un siècle nouveau. Elle disparut comme elle avait vécu : simplement. Aucune tombe ne porte son nom. Le couple, modeste, fut probablement enseveli dans l’anonymat d’un coin de terre du cimetière.