Dans la nuit du 9 au 10 mars 1908, une bande de malfaiteurs pénètrait dans les ateliers de tissage mécanique Arragon et fils, à Bohain (Aisne). Leur butin ? 265 kilogrammes de soies et cotons en écheveaux, pour une valeur de 12 000 francs. L’enquête, menée tambour battant par la police mobile, aboutit rapidement à l’arrestation de plusieurs individus à Bohain et Bertry. Parmi eux, un certain Gustave Bouvelle, déjà connu pour ses frasques rocambolesques (dont l’épisode inoubliable du cheval caché dans la chambre de sa belle-mère), mais aussi un négociant plus respectable : Auguste Eloire.
L’arrestation d’Eloire avait surpris tout Bertry et les alentours. Ce notable, dont la famille était estimée, ne semblait pas avoir le profil d’un malfaiteur. Pourtant, lors des perquisitions, une partie des soies volées avait été retrouvée dans son magasin, ainsi que d’autres marchandises provenant de vols similaires commis dans la région.
Dès lors, les complices arrêtés à Bohain et Bertry n’hésitèrnt pas à le charger lourdement. Selon eux, il aurait non seulement accepté d’écouler la marchandise, mais il aurait aussi joué un rôle clé dans la programmation des vols. La presse de l’époque, avide de scandale, n’hésita pas à en faire le cerveau de l’opération. Mais cette version était-elle fidèle à la réalité ?
Si l’on suit le fil des événements, un doute subsiste sur l’implication réelle d’Eloire. Contrairement à Bouvelle, qui écopa de quatre ans de prison, notre homme ne sembla pas avoir été condamné aussi sévèrement. Mieux encore, aucune trace de condamnation n’apparaît sur sa fiche matricule militaire. Seul le recel fut, vraisemblablement, retenu contre lui, ce qui laisse penser que son implication dans le vol proprement dit était bien moindre que ce que ses complices avaient pu laisser entendre.
Son jeune âge et son casier vierge paidèrent-il en sa faveur ? Etait-il simplement un négociant imprudent, peu regardant sur la provenance des marchandises qu’on lui proposait ? Ou bien les vrais instigateurs du cambriolage avaient-ils trouvé en lui un coupable idéal, un bouc émissaire commode pour endosser cette responsabilité ?