Cetait au temps ...

Noël à Clary

Rdvancestral osyne

"Toute ressemblance avec des faits et des personnages ayant existé n'est absolument pas fortuite !"

Chaque 3ᵉ samedi du mois, je participe au Rendez-vous ancestral, un défi d’écriture où l’on remonte le temps à la rencontre d’un personnage présent dans notre arbre généalogique. Une fiction basée sur des données réelles. Pour m’y aider, j’ai créé, voici deux ans,  le personnage d’Osyne, chroniqueuse pour la gazette Cetaitautemps.

Mon moyen de transport ? Ce petit pot en verre et métal, du XIXe siècle, autrefois confiturier ou sucrier, aujourd’hui mon fidèle "Portoloin". Tel la lampe d’Aladin, il me relie à mes arrière-grands-parents et m’ouvre la porte du passé.

Orange sabot noel

Décembre.

Comme chaque année, je décore la maison, installe le sapin, prépare les cadeaux, en accompagnant à tue-tête ma playlist de chants traditionnels. Une gaîté toute factice.

Les enfants, sont au loin. La dernière fois que nous avons fêté Noël tous ensemble, c’était… voyons voir… en 2015. Trois fois en vingt ans. Et jamais encore depuis que je suis grand-mère. Chanter pour ne pas pleurer. La méthode Coué.

Alors mon esprit s’évade, à la recherche de ce que fut le Noël de nos aïeux.

Je me réveille à Clary, le village de ma famille maternelle. Je me repère d’autant plus facilement que j’ai bien connu cette rue — l’actuelle rue Henri Bourlet — où ont vécu mes grands-parents, et où j’ai moi-même habité quelques années.

Nous sommes le 20 décembre 1902. Il ne fait pas très froid. Le ciel est laiteux, « tout plein ». Et voilà qu’il commence à neiger… peut-être aurons-nous un Noël blanc.

Je me dirige tout droit vers la petite maison de droite, reconnaissable à son mur festonné, souligné sous la toiture d’une frise blanche. Une haie sépare la maison du trottoir en terre battue. Je pousse le petit portillon blanc et frappe à la porte.

Clary rue bertry neige

Devant moi se tient mon arrière-grand-mère Archange. Trente-quatre ans, encore jolie blonde malgré huit grossesses. Elle m’invite aussitôt à entrer, sans chercher à savoir qui je suis. C’est cela, sans doute, la légendaire hospitalité des gens du Nord. Un peu plus tard, elle me dira qu’elle avait tout de suite remarqué « un air de famille ».

Mais, je ne suis pas autorisée à parler de « l’avenir ». C’est le pacte du Rendez-Vous Ancestral. Le rompre m’exposerait à je ne sais quel sortilège. Comment dire les peines, les deuils, les guerres à venir ?
C’est impensable. Je me présente comme une parente lointaine, curieuse de mieux comprendre l’histoire des familles, et de conserver leurs traces.

— Ah ! Vous tombez bien, me dit-elle. Découvrir Noël en 1902 ? C’est parfait ! Vous arrivez le bon jour. Il y a fort à faire pour que tout soit prêt mercredi…

Une toute jeune fille s’active en cuisine. Aucun doute : c’est Félicie.
À douze ans, c’est déjà une petite femme. Elle s’affaire autour d’un bambin qu’elle tente de faire manger — ce doit être le petit Léon. J’essaie de deviner, de recomposer la fratrie, mais l’exercice n’est pas simple. Je me souviens seulement qu’Archange et Porphyre auront une famille nombreuse.

Étrange facétie du destin : le couple aura douze enfants, alors que leurs frères et sœurs, tant du côté Delépine que du côté Furgerot, n’en auront aucun. Douze enfants… et pas un seul cousin ni cousine.

J’apprends que Porphyre, trente-six ans, est parti au bois avec Charles et Eugène — celui qui deviendra mon grand-père. Les deux garçons sont inséparables. Charles vient de fêter ses onze ans ; il se prend déjà pour un homme. Eugène, neuf ans et demi, lui emboîte le pas et regarde avec un soupçon de condescendance le petit René, d’un an son cadet.

Les « hommes » sont donc partis couper un sapin, offert par un cousin qui possède quelques arpents de bois. En échange, Porphyre, artisan brodeur, lui a fait cadeau d’une jolie pièce de broderie destinée à son épouse. 

Photoeffets com

Archange m’explique le déroulement des fêtes.

Noël commence par la veillée du 24 au soir. On soupe simplement, on se tient au chaud, on veille un peu plus tard que d’ordinaire. Puis, pour ceux qui le peuvent, vient la messe de minuit.

Tous n’y assisteront pas. Il fait trop froid dehors — et plus encore dans l’église.
Le bébé Porphyre, que tout le monde appelle par son second prénom, Adolphe, pour le distinguer de son père, n’a que sept mois. Léon, tout juste deux ans, est encore un bambin .

Archange les confiera à ses parents, pendant que les autres affronteront la nuit. Son père Emile, dit Eugène Furgerot et son épouse Archange Lecomte habitent à proximité, rue Scie.Le couple est âgé. C'est bien volontiers qu'ils garderont leurs petits-enfants pendant l'office de la nativité.

Je l’interroge alors sur sa propre famille. Elle m’explique que ses parents ne vivent pas seuls.

Ses deux sœurs, Marie, trente-deux ans, et Maria, vingt-neuf ans, ont coiffé Sainte-Catherine depuis déjà quelques années. Toujours célibataires, elles prennent soin de leurs parents et débordent d’affection pour leurs neveux et nièces, qu’elles entourent d’une attention constante. Son frère, Émile Philosomé Furgerot, vingt-six ans,  n’habite plus la rue Scie. Il a épousé Céline Gabet il y a tout juste un an ; le jeune couple n’a pas encore fondé de famille.

Archange me parle tout en gardant un œil vigilant sur ses enfants.

Creche vintage

Pour l’heure, ils sont occupés à installer la crèche. C’est René qui, du haut de ses huit ans, s’est arrogé ce privilège — appliqué, fier de sa mission.

Il se passerait volontiers de l’aide de sa jeune sœur Maria, âgée de quatre ans. Elle touche à tout, dérange, chamboule son beau travail.

Pourtant, elle aussi récite sa prière du soir : « Petit Jésus, venez dans mon cœur, pour que je sois toujours très sage ». Alors pourquoi n’aurait-elle pas le droit, elle aussi, de construire la maison de Jésus ?

René aurait dû avoir une autre petite sœur, Marie. Elle aurait trois ans aujourd’hui. Hélas, le bébé n’a vécu qu’un peu plus d’un mois.

la mère de famille intervient : si les enfants ne sont pas sages, le Père Noël pourrait bien passer au-dessus du toit sans s’arrêter.

Pour s’attirer ses bonnes grâces, la fillette décide aussitôt de préparer une tourtière contenant une carotte, un quignon de pain et un verre de lait. Dans l’imaginaire des enfants du Nord, Père Noël et Saint Nicolas se confondent ; l’âne ou les rennes, qu’importe !

Archange sourit et explique à la petite que c’est bien trop tôt. Le lait serait tourné d’ici mercredi, et puis elle a besoin de sa tourtière : il lui faut encore confectionner les tartes.

Oie braisee 3

 

Graeffe pub

 

J’en profite pour m’enquérir de la composition du menu, et Archange m’explique comment se déroulera le jour de Noël.

Autant le repas du 24 est frugal — l’Église impose le jeûne eucharistique, il faut être à jeun pour pouvoir communier — autant celui du 25 à midi est le repas gras, le véritable festin de Noël.

Au menu, il y aura du boudin noir — on a tué le cochon récemment — mais aussi du boudin blanc, la grande spécialité de Noël. C’est Archange qui le confectionne. Elle en a appris les secrets auprès de sa belle-famille, d’origine belge : Adolphe, le père de Porphyre, venait de Belgique. Installée en France depuis une cinquantaine d’années, la famille a conservé certaines traditions. Elle sait aussi préparer le pain d’épices de Saint Nicolas.

Une oie de la basse-cour sera farcie, puis braisée avec des pommes de terre et des carottes. Les petits adorent. Pour le dessert, il y aura une tarte froide au libouli — le lait bouilli — et une tarte tiède à la cassonade Graeffe.

Archange poursuit : 

— Je dois encore préparer les cougnous, ou les Jésus, si vous préférez. C’est en général mon mari, Porphyre, qui s’en charge, me dit-elle. Il aime travailler la pâte ; c’est lui aussi qui fait le pain pour toute la maisonnée.

Brasserie Montigny.jpg

Il pourrait être boulanger…

la jeune femme rit doucement, puis ajoute :

—  Il y a cette coquille, et puis il y a l’orange… Ah, l’orange ! Vous verriez la tête des petits. C’est pourtant un beau cadeau, vous savez, ça ne se trouve pas à tous les coins de rue. Vers Noël, les marchands passent avec leurs paniers, ils les vendent à l’unité. C’est cher, mais on en prend quand même. Le problème, c’est qu’ils ne savent pas comment les manger. Ils croquent dedans à pleines dents, avec la peau… et après ils font la grimace. Alors ils les laissent de côté et réclament plutôt des berlingots ou des caramels.

Archange continue de s’affairer. Elle donne le sein au bébé tout en occupant les plus grands.

On sort d’une boîte les décorations destinées au sapin.
Les enfants ont bien « travaillé » pendant ces semaines de l’Avent. Ils sont allés ramasser des noix, qu’ils ont peintes, et des pommes de pin. Ils ont confectionné des guirlandes avec des graines de courges séchées et peintes en blanc, ainsi que des étoiles découpées avec minutie dans les feuilles de papier d’étain qui enveloppent habituellement le chocolat. Ils ont aussi chiné auprès de leurs tantes quelques bouts de rubans rouges.
Tout cela sera du plus bel effet. L’excitation est à son comble.

arrivée du sapin

Tout en surveillant cette joyeuse agitation, Archange reprend son récit et me parle maintenant de sa belle-famille.

La mère de Porphyre, Séraphine Dussaussois, est morte il y a bien longtemps, en 1877. Porphyre était encore enfant. Elle avait laissé quatre enfants. Leur père, Adolphe Delépine, ne s’était jamais remarié. C’est Oladie, la fille aînée, qui s’était occupée de ses frères, puis plus tard, de leur père. Adolphe est mort l’an dernier, à quatre-vingt-deux ans.
La sœur d’Oladie, Cyrénie, a épousé un veuf il y a quelques années, un certain monsieur Baudchon. Les deux sœurs travaillent ensemble : elles sont repasseuses. Quant au benjamin, Cyrille, il s’est établi à Douai, où il s’est marié.

Entre-temps, les hommes sont de retour. Ils sont priés de laisser dehors leurs sabots crottés — sans discussion possible. On installe le sapin, et les enfants se précipitent pour le décorer.

Pendant ce temps, Archange me chuchote :
— Il faut encore s’occuper des cadeaux…

Pour Félicie, qui devient coquette, il y aura de jolis mouchoirs en batiste, un col en dentelle et son premier sac à main.
Pour Charles et Eugène, un harmonica et des osselets, afin qu’ils puissent jouer ensemble.
René recevra de nouvelles billes en agate, et surtout une casquette, pour ressembler à ses grands frères.
Maria aura une nouvelle poupée et des vêtements de poupée confectionnés par ses tantes.
Le petit Léon, quant à lui, se verra offrir un cerceau et un tambour.

Arbre noel 1902

Tous les enfants recevront également un cadeau de leurs tantes Oladie et Cyrénie Delépine, les repasseuses. Les sœurs de leur père ont plus de cinquante ans ; pour les enfants, elles sont déjà « vieilles », et bien moins amusantes que Marie et Maria, les sœurs de maman. Mais elles sont habiles de leurs mains : chaque année, elles tricotent pour chacun bonnets, écharpes et gants, réalisés « à quatre aiguilles ».

Bien entendu, comme pour la crèche, l’installation du sapin ne se fait pas sans chamailleries entre les aînés et les plus jeunes.

Pour détendre l’atmosphère, je me mets à chanter :
Mon beau sapin, roi des forêts…

Les enfants me regardent avec surprise. Est-ce que je vais à la même école qu’eux ? Est-ce que j’ai eu la même maîtresse ? Celle qui leur a appris cette chanson…

Je poursuis avec :
— Vive le vent, vive le vent…

Mais personne ne suit. Suis-je sotte ! La chanson a bien été créée il y a cinquante ans à Boston, mais elle n’est pas encore arrivée jusqu’ici. Elle ne sera traduite qu’en 1947…

Je propose alors Il est né le divin enfant. Cette fois, nous entonnons le chant tous ensemble — en chœur, ou plutôt en cacophonie — mais avec tant de cœur.

Il se fait tard. Avec une pointe de nostalgie, il va me falloir prendre congé. Avant de partir, je décide de leur laisser un petit souvenir de mon passage :
un portrait d’Archange, colorisé et encadré.

Archange 2

9 sapin decoration ancienne

Arbre famille noel

 

Avis heureuse

 

Merci pour cette lecture. L' article vous a  ému(e), intéressé(e),  amusé(e) ou tout simplement été utile ?

Ecrivez-moi un petit commentaire, Seul le nom (initiales ou pseudo) est obligatoire. Si vous souhaitez que je vous contacte, pensez-à renseigner votre e-mail, je suis toujours heureuse d'échanger.

Le blog ne comporte pas de bouton « like » n’hésitez donc pas à manifester votre satisfaction en attribuant les cinq étoiles ci-dessous. C’est une belle façon d’encourager mon travail ! 

 

Date de dernière mise à jour : Mar 23 déc 2025

  • 11 votes. Moyenne 5 sur 5.

Commentaires

  • Nicole Chaudet
    • 1. Nicole Chaudet Le Mar 23 déc 2025
    Bravo pour cet article aussi émouvant que passionnant ! Tes ancêtres avaient des noms superbes ! Cet exercice de retour en arrière est vraiment excellent et revivre ces moments précieux du calendrier est un bonheur. Je vois qu’en 1902 il y avait déjà la notion de père Noël dans le nord. Chez nous c’est arrivé assez tard. Quand j’étais enfant les cadeaux étaient apportés par le «petit Jesus ». Je crois que n’avons parlé de père Noël que vers les années 1970 .
  • LENGLET François
    Bravo ,pour cette évocation.
    Je me retrouve au début des années 1950. Nous passions toujours Noël à Bertry chez notre cousine Francine très modestement : pas de sapin ni de volaille, mais l'andouille de Cambrai et la tarte au libouli et surtout beaucoup de chaleur humaine.
    Le plus terrible, c'était qu'il fallait venir à pied de Troisvilles ...quand on a 5 ans et qu'il fait bien froid.

    Cousine Francine nous a quitté il y a quelques années, elle avait 102 ans
  • Jean Jack TAMBOISE
    • 3. Jean Jack TAMBOISE Le Dim 20 déc 2020
    Bonjour Domi

    Bravo pour cette création agréable à découvrir et toute empreinte de nostalgie

    JJ
  • PION Evelyne
    • 4. PION Evelyne Le Dim 20 déc 2020
    Magnifique récit,

    Du fond du cœur, merci de m'avoir embarqué dans votre voyage généalogique.

    Passez tous de bonnes fêtes.
  • Olivier LEFORT
    • 5. Olivier LEFORT Le Sam 19 déc 2020
    Merci pour ce merveilleux voyage de Noël, Dominique.
    Je crois que tu as un secret, peut-être un placard magique dans une chambre oubliée près du grenier qui te permet d'aller et venir, l'air de rien, à travers l'espace et le temps.
    Dis, tu me montreras le passage un jour ?
    Bises. Olivier
  • Lempereur Paul
    • 6. Lempereur Paul Le Sam 19 déc 2020
    Bonjour
    Super
    Merci
    Bises

Voir plus de commentaires

Ce site comprend de nombreuses photos.

Pour une meilleures visibilité n'hésitez pas

à cliquer sur chacune d'elles afin de l'agrandir.