Le pendu indivis

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"Toute ressemblance avec des faits et des personnages ayant existé n'est absolument pas fortuite !"

Chaque 3ᵉ samedi du mois, je participe au Rendez-vous ancestral,  Une fiction basée sur des données réelles. Pour m’y aider, j’ai créé, voici deux ans,  le personnage d’Osyne, chroniqueuse pour la gazette CetaitautempsMon moyen de transport ? Ce petit pot en verre et métal, du XIXe siècle, autrefois confiturier, aujourd’hui mon fidèle "Portoloin". Tel la lampe d’Aladin, il m’ouvre la porte du passé.

Comme chaque mois, la généalogie m’emmène dans un improbable voyage dans le temps. Cette fois, tout est parti d’un titre de presse à la fois énigmatique et narquois :  « Le pendu indivis ». Et comme souvent avec les vieux journaux, le sous-titre promettait déjà tout un monde : autour de la corde, trois gardes champêtres discutaient de leur compétence territoriale. Il n’en fallait pas davantage pour piquer la curiosité d’Osyne, chroniqueuse à la Gazette C'étaitautemps.

Quelques mots glissés à mon Portoloin — mon fidèle pot à crayons, qui en a vu d’autres — et me voilà propulsée à Bertry, en janvier 1910. Je reconnais aussitôt mon village natal, et pourtant il a changé de peau. Sous mes pieds, les rues sont pavées et luisent d’une humidité froide. Aux portes des maisons, on croise des sabots crottés, des tabliers sombres, des visages pressés. Au loin monte ce bruit si particulier des bourgs du Cambrésis industrieux : le cliquetis sec et régulier des métiers à tisser. Ici, presque tout sent le textile, le travail à façon, l’atelier, l’étoffe qu’on gagne de haute lutte. Avant la Grande Guerre, Bertry vit largement de cette activité, comme tant d’autres communes du secteur ; à quelques kilomètres, Caudry bat déjà au rythme du tulle et de la dentelle mécanique.

Je ne suis pas venue pour une noce, ni pour une foire, ni pour quelque bénédiction de cloche. J’y viens pour un drame, survenu hors du bourg, du côté des terres. Un jeune homme s’est pendu à un arbre. Jusque-là, hélas, rien que de très banal dans la chronique noire des campagnes. Mais l’affaire a ceci de particulier que l’arbre en question se trouve aux confins de Bertry, Troisvilles et Audencourt. Le fait divers, sordide au départ, tourne  au Clochemerle.

Le pendu indivis

L’expérience m’a appris qu’en pareil cas les meilleures informations ne se trouvent ni au bord du champ ni dans les papiers officiels, mais au café.  Je laisse donc mes pas me guider vers l’estaminet de la Grand’Rue, tenu par Léonard Fruit et Julie Laforge, tisseurs et débitants de boisson. Ce choix n'est pas dû au hasard, Léonard Fruit est le frère de mon arrière grand père, Emile Fruit.

Fruit laforge

 La porte grince, la chaleur m’enveloppe, et les voix se mêlent au parfum du café noir, de l’absinthe et du tabac. Ici, les langues se délient plus volontiers. Je me sens un peu chez moi dans cet univers, bien que je ne revèle pas notre parenté.

— « Trois gardes pour un pendu, et pas un pour décider ! » lance un homme en riant dans sa moustache.

Les autres approuvent. On ricane, on soupire, on secoue la tête avec cette gravité goguenarde des comptoirs de village.

J’écoute, et peu à peu j’assemble les morceaux. Le mort, m’explique-t-on, est un tout jeune homme, laitier chez Herbet, à Caudry. Il se serait pendu après une altercation avec son employeur. Le drame s’est joué au milieu des champs, à proximité de la ligne de chemin de fer,  au lieu-dit le Sémaphore. Ai-je l'intention de  m'y rendre ? Non, je  je n’en ferai rien. D’abord parce que l’endroit est difficile d’accès ; ensuite, et surtout, parce qu’il n’y a plus rien à voir. Le corps a été décroché. Ce qui demeure, désormais, ce ne sont plus les traces du drame : ce sont les récits.

Et quels récits. Le premier alerté, par un témoin, fut le garde champêtre de Bertry. Arrivé sur place, il examina l’arbre, le pendu, les alentours… et conclut que l’affaire n’était pas de son territoire. Il fit donc prévenir son collègue de Troisvilles. Celui-ci vint, regarda à son tour, discuta, objecta ; les deux hommes confrontèrent leurs impressions, sans parvenir à s’entendre. Sur quoi, n’ayant rien résolu, ils s’en revinrent tranquillement chez eux, laissant le malheureux à sa corde jusqu’au lendemain.

 

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Ce n’est qu’après consultation du cadastre que les deux gardes tombèrent enfin d’accord : le lieu du drame ne relevait ni de Bertry, ni de Troisvilles, mais d’Audencourt. On manda donc le troisième garde champêtre. Hélas, celui-ci, arrivé sur place, n’eut pas davantage l’idée de détacher le pendu. Il jugea plus urgent de se rendre à Caudry pour prévenir la gendarmerie. Et pendant que l’on délimitait, que l’on discutait et que l’on se renvoyait la responsabilité, le corps demeurait suspendu. Au total, il serait resté attaché vingt-six heures.

Le brouhaha du café m’ayant donné la rumeur, il me faut maintenant la version de l’autorité. Je quitte l’estaminet et remonte vers la mairie. En 1910, Bertry est administrée par Gustave Lasson, négociant, maire depuis 1904, et figure politique bien connue dans le secteur puisqu’il fut aussi conseiller général du canton de Clary. Le personnage a le poids de sa fonction et, sans doute, l’habitude des petites et grandes complications villageoises.

Je ne sais si Monsieur le Maire goûte beaucoup les visiteuses surgies de nulle part avec trop de questions et un carnet trop prompt à s’ouvrir, mais Osyne a l’habitude. À la mairie, le ton change. On parle moins, on pèse davantage. Ce qu’au café on nommait pagaille devient ici question de compétence, de limites, de constatations, d’ordre à maintenir. J’y comprends pourtant l’essentiel : dans cette affaire, chacun paraissait moins ému par le suicide du garçon de 15 ans qu’embarrassé à l’idée d’avoir à en prendre la charge. 

Je prends congé et, munie de mon fidèle carnet de notes, me voilà revenue au XXIe siècle, où m’attendent les journaux et les registres.

 

Epilogue

Dans Le Guetteur de Saint-Quentin et de l’Aisne du 25 mars 1910, j’apprends que le sous-préfet de Cambrai a convoqué les trois gardes champêtres de l’affaire et leur a vertement rappelé ce qu’eût dû être leur devoir : couper la corde aussitôt le pendu découvert, au lieu d’ergoter sur la délimitation des territoires. La sanction tombe sans poésie aucune : un mois de mise à pied pour le garde de Bertry, premier arrivé sur les lieux ; quinze jours pour ceux de Troisvilles et d’Audencourt. Et le journal ajoute que les intéressés ont cessé leur service après notification de l’arrêté par les maires de leurs communes respectives...ce qui se semble la moindre des choses.

 

 

Pendu senez conclusion en mars

L’acte de décès, lui atteste que Raymond Senez, quinze ans, célibataire, laitier domicilié à Caudry, est mort par pendaison volontaire sur le territoire de la commune d’Audencourt. Né à Cattenières il était le fils d'Amédée et Emilia Senez.

Deces raymond senez

La presse

Pendu senez1910
 


Pendu senez 2


Pendu senez 3

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Date de dernière mise à jour : Sat 18 Apr 2026

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Commentaires

  • Catherine Livet

    1 Catherine Livet Le Sam 18 avr 2026

    Pauvre gamin ! On ne sait pas pourquoi il s'est pendu, mais on reste pantois devant la réaction — ou plutôt l'immobilisme — des gardes champêtres.
    cetaitautemps

    cetaitautemps Le Dim 19 avr 2026

    Dans un voyage en absurdie....
  • Fanny-Nésida

    2 Fanny-Nésida Le Sam 18 avr 2026

    Une bien curieuse affaire fort bien racontée
  • Bruneau Christiane

    3 Bruneau Christiane Le Sam 18 avr 2026

    C'est bien Clochemerle !

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