Quand les armées montent ou descendent, elles passent par là.
Jeanne naît vers 1671, sous le règne de Louis XIV. Elle est encore une toute petite fille lorsque la guerre de Hollande (1672-1678) embrase à nouveau la frontière nord. Plus tard, à l'âge de ses fiançailles, c'est la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697) qui agite la région. Et lorsqu'elle élève ses enfants, viendra la terrible guerre de Succession d'Espagne (1701-1714), avec son cortège de levées d'hommes, de réquisitions et de passages de troupes.
Car être « terre de passage », au XVIIe siècle, ce n'est pas une métaphore. C'est très concrètement voir débouler dans son village des régiments à loger, des chevaux à nourrir, des greniers à vider — qu'il s'agisse des armées du Roi ou de celles de l'ennemi, tantôt espagnoles, tantôt impériales. Les paysans picards ont une expression pour cela : « vivre sur l'habitant ». Pour un laboureur comme Nicolas Sellier, qui possède bêtes et grains, cela signifiait souvent perdre en une nuit ce qu'on avait mis une année à amasser.
À ces malheurs militaires s'ajoutent les calamités climatiques. Le XVIIe siècle est en plein petit âge glaciaire : hivers rigoureux, étés pourris, récoltes incertaines. Jeanne aura traversé deux des plus terribles crises de subsistance du royaume : la disette de 1693-1694 et le Grand Hiver de 1709, où l'on raconte que le vin gelait dans les barriques et que les oiseaux tombaient des arbres. Sa fille Françoise avait quinze ans en 1709, son fils Claude n'en avait qu'un. Qu'ils aient survécu tous deux à cette année-là tient déjà du petit miracle.
Et pourtant, malgré ces secousses, la vie continue...