Rolande et Esther

« Elle était sur cette photo depuis toujours. Il m'aura fallu plus de vingt ans pour la reconnaître. »

Osyne cadre

Le défi « Photo du mois », lancé chaque 10 par le groupe Raconter sa Généalogie, invite à faire parler un cliché : souvenir, émotion ou mystère…

Parce qu’une photo, c’est le début d’une histoire à raconter.

 

La photo du mois — Esther retrouvée

Tous les 10 du mois, je partage une photo. Aujourd'hui, l'exercice sera bien plus personnel que d'habitude. Parce qu'une émotion immense m'a saisi, et qu'il faut que je la mette en mots — autant pour la dire que pour rappeler, à travers elle, combien il est essentiel de regarder, vraiment regarder, les documents que nous avons entre les mains.

Rolande et esther

Rappel, pour celles et ceux qui ne me connaissent pas bien

J'étais au collège. Je lisais Le Journal d'Anne Frank. C'est ce livre, posé sur mes genoux, qui a fait surgir chez ma mère une phrase qu'elle n'avait jamais prononcée auparavant : elle avait eu, enfant, une amie juive. Une amie qui s'appelait Esther, originaire du Nord comme notre propre famille, et qu'elle avait connue à Tharon-Plage, en 1940, au moment de l'évacuation. Esther et toute sa famille avaient été arrêtées en 1942.

La phrase s'est arrêtée là. Pendant des années.

2004 — la promesse

Il y a un peu plus de vingt ans, à l'approche des commémorations de la libération des camps de janvier 2005, l'actualité revenait sans cesse sur ces destins effacés. Ma mère m'a alors demandé une chose simple, et terrible : retrouver la famille de son amie. Savoir ce qu'elle était devenue. Internet rendait soudain la chose possible.

Je passe sur les longues années d'échanges, de courriers, de recherches. Le verdict, lui, fut sans appel : Esther, ses parents, ses frères et sœurs avaient tous été assassinés à Auschwitz.

Mais j'ai retrouvé des cousins et cousines, du côté maternel d'Esther. Et auprès d'eux, j'ai recueilli quelques photos de petite enfance, puis du côté paternel, qui possedait un cliché, non identifié,  très abîmé, d'une jeune fille — que maman a formellement identifié comme étant Esther. C'est cette photo reconstituée qui figure en tête de ma page consacrée à Esther Angel.

Les années ont passé

Certains de ces cousins et cousines sont partis. Maman aussi.

Cette année, fin avril, je me trouvais en Loire-Atlantique au moment de la Journée nationale du souvenir des victimes de la Déportation. Tout naturellement, je me suis rendu à la cérémonie sur l'Esplanade Angel, à Tharon. Un petit pèlerinage familial.

L'Esplanade Angel, à Tharon-Plage

inauguration Tharon, 2018

Sur le front de mer de Tharon-Plage (commune de Saint-Michel-Chef-Chef, en Loire-Atlantique), une esplanade porte le nom de la famille Angel. Elle a été inaugurée en 2018, en présence de plusieurs membres de la famille d'Esther — dont certains venus d'Israël —, de ma mère et de moi-même. La plaque rappelle, en quelques mots qui disent l'essentiel :

Esplanade Famille Angel Famille juive réfugiée à Tharon-Plage, déportée à Auschwitz en 1942, victime de la barbarie nazie.

Ce que je ressens

Il y a, dans cette photo, une seconde émotion que je n'avais pas anticipée — et qui se mêle à la première sans que je puisse vraiment les démêler.

Je possède beaucoup de photos de maman. Beaucoup. À tous les âges de sa vie. Et pourtant, je ne l'avais jamais vue ainsi : aussi souriante, aussi lumineuse, dans toute l'innocence de ses treize ou quatorze ans. C'est, pour moi, la plus belle photo d'elle que j'aie jamais découverte. Une maman que je ne connaissais pas. Une jeune fille de l'été 1941, qui ne sait pas encore ce que l'Histoire s'apprête à faire de son amie assise à ses côtés.

Alors oui, beaucoup d'émotion. Des regrets. Du chagrin, aussi. Parce que j'ai remarqué trop tard ce que j'avais devant moi depuis toujours. J'ai pu partager cette découverte avec les survivants de la famille — et c'est précieux. Mais pour les autres, pour les cousins disparus, pour maman surtout, c'est trop tard.

Et puis il y a cette image, désormais. Maman et Esther côte à côte, riantes, dans l'herbe haute d'un été qu'elles croyaient encore ordinaire. Deux jeunes filles. L'une que je n'avais jamais vue ainsi. L'autre que je cherchais depuis vingt ans. Toutes deux retrouvées dans le même éclat de lumière.

Tharon 1941

Effet loupe

Pourquoi je n'ai rien vu pendant si longtemps

Vous vous demandez peut-être : comment j'ai pu ne pas voir Esther sur cette photo, alors qu'elle y figure depuis toujours ?

La réponse tient à un mécanisme très simple, et qui je crois nous concerne tous.

Cette photo, dans la mémoire familiale,  était associée, depuis des décennies, à un autre chapitre de notre histoire : celui qu'illustrait le petit garçon assis à droite — un enfant qui n'est  pas de notre famille, mais dont la présence sur le cliché renvoyait à un autre épisode précis, à un récit déjà constitué, celui de Marcel Melin, et de son meilleur ami, Raymond Bigot, de jeunes résistants, appelés "les corsaires du Boivre"

Notre regard, celui de maman comme le mien, restait focalisé sur ce garçonnet.  Et tout le reste — les visages alentour, les jeunes filles dans l'herbe, les sourires d'un été qui n'était pas encore un drame — devenait décor. Un fond flou derrière le sujet "officiel" de la photo.

Il aura fallu que je revienne à cette image avec une autre question en tête — la mémoire d'Esther, ravivée par le pèlerinage d'avril — pour que mon regard se déplace enfin. Pour que les silhouettes du fond redeviennent des visages. 

C'est, je crois, la leçon la plus précieuse de cette histoire : une photo peut contenir plusieurs récits superposés, mais nous n'en voyons généralement qu'un seul à la fois — celui qu'on nous a appris à y lire.

Alors voilà ce que je voudrais vous dire, à vous qui me lisez. Regardez vos photos régulièrement. Regardez-les lentement. Regardez chaque visage, un par un — y compris ceux que vous croyez connaître par cœur. Les photos de famille ne sont pas de simples souvenirs : ce sont des documents. Elles renferment parfois des présences que nous n'avons jamais identifiées, parce que nul ne nous les a nommées, parce qu'un autre personnage central monopolisait notre attention, ou simplement parce que nous n'avons pas su voir.

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Date de dernière mise à jour : Sat 09 May 2026

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