Vous vous demandez peut-être : comment j'ai pu ne pas voir Esther sur cette photo, alors qu'elle y figure depuis toujours ?
La réponse tient à un mécanisme très simple, et qui je crois nous concerne tous.
Cette photo, dans la mémoire familiale, était associée, depuis des décennies, à un autre chapitre de notre histoire : celui qu'illustrait le petit garçon assis à droite — un enfant qui n'est pas de notre famille, mais dont la présence sur le cliché renvoyait à un autre épisode précis, à un récit déjà constitué, celui de Marcel Melin, et de son meilleur ami, Raymond Bigot, de jeunes résistants, appelés "les corsaires du Boivre"
Notre regard, celui de maman comme le mien, restait focalisé sur ce garçonnet. Et tout le reste — les visages alentour, les jeunes filles dans l'herbe, les sourires d'un été qui n'était pas encore un drame — devenait décor. Un fond flou derrière le sujet "officiel" de la photo.
Il aura fallu que je revienne à cette image avec une autre question en tête — la mémoire d'Esther, ravivée par le pèlerinage d'avril — pour que mon regard se déplace enfin. Pour que les silhouettes du fond redeviennent des visages.
C'est, je crois, la leçon la plus précieuse de cette histoire : une photo peut contenir plusieurs récits superposés, mais nous n'en voyons généralement qu'un seul à la fois — celui qu'on nous a appris à y lire.
Alors voilà ce que je voudrais vous dire, à vous qui me lisez. Regardez vos photos régulièrement. Regardez-les lentement. Regardez chaque visage, un par un — y compris ceux que vous croyez connaître par cœur. Les photos de famille ne sont pas de simples souvenirs : ce sont des documents. Elles renferment parfois des présences que nous n'avons jamais identifiées, parce que nul ne nous les a nommées, parce qu'un autre personnage central monopolisait notre attention, ou simplement parce que nous n'avons pas su voir.