Victoire Gave et Napoléon Defossé
Quelle ironie cruelle : Victoire et Napoléon !
Un article de journal, une condamnation, et soudain, deux vies basculent dans la légende noire. Mais, derrière les mots du procès, quelles réalités se cachent ?
À la découverte de l’article de presse, une image s’est imposée d’emblée: celle d’un couple criminel mythique, des Bonnie and Clyde avant l’heure. Pourtant, la comparaison s’arrête là. Les gangsters américains des années 1930, icônes romantisées de la Grande Dépression, braquaient des banques sous les projecteurs d’une Amérique en crise. Napoléon et Victoire, eux, vivaient dans le Cambrésis des années 1850, une région où l’industrie textile, autrefois florissante, peignait désormais des vies étriquées entre métiers à bras et salaires très irréguliers. Pas de voitures blindées, pas de fusillades hollywoodiennes — juste la survie au jour le jour, rythmée par l’incertitude du lendemain et le poids des dettes.

Il nous faut quitter la lecture hâtive du fait divers pour entrer dans le temps long des vies, et comprendre que cette vision spectaculaire est probablement trompeuse. A y regarder de plus près, leur histoire ressemble moins à une épopée criminelle qu’à une tragédie sociale. Rappelons d’ailleurs que je ne dispose que de cet article de presse relatant le procès, sans trace préalable de délits dans les journaux de l’époque. Ce sont donc moins des dossiers judiciaires que des fragments de récit qu’il faut interpréter, et confronter à la réalité des parcours familiaux.
Lui
Nicolas « Napoléon » Fossé, dit Défossé, est un enfant trouvé de Paris, né vers 1803. Comme souvent pour ces enfants abandonnés, son patronyme n’est sans doute pas le fruit du hasard : il renvoie probablement au lieu de sa découverte, peut-être un fossé ou le bord d’un chemin, selon une pratique alors courante.
Quant à ses prénoms, ils inscrivent sa naissance dans son temps. Napoléon n’est pas anodin au début du XIXᵉ siècle ; il reflète l’enthousiasme, ou du moins l’imprégnation collective, de la période où Bonaparte occupe le devant de la scène politique et militaire.
Pris en charge par les hôpitaux de Paris puis placé en nourrice à Honnechy, Nicolas fait partie de ces enfants dont la survie même constitue déjà une première victoire sur le sort.
À l’âge adulte, Napoléon Défossé est tisseur, comme nombre d’hommes de sa génération dans le Cambrésis, où cette activité constitue l’un des principaux débouchés professionnels. Toutefois, dans les années 1850, même les plus habiles peinent à échapper à la précarité. Rien, dans les premières décennies de sa vie, ne le distingue des autres hommes du village. Il travaille. Il ne fait pas parler de lui.
Elle
Victoire Gave naît à Bertry dans une famille modeste, cinquième enfant d’une fratrie de six. Deux de ses frères et sœurs ne survivront pas — une tragédie banale dans la France de l’époque. À vingt-trois ans, elle devient mère pour la première fois, hors mariage. Louis naît en 1826, suivi d’Aimé Antoine en 1828, mort à trois ans. Les registres ne disent rien des pères. « Faiblesse », dirait la morale de l’époque, un euphémisme pratique pour éviter de poser les vraies questions : séduction trompeuse, relation imposée, ou violence familiale ? Les archives, muettes, ne répondent pas.
Un mariage tardif une vie rangée
Ce n’est qu’à trente-deux ans que Victoire se marie, en août 1835, avec Napoléon Defossé. Ils travaillent ensemble : lui tisseur, elle trameuse. Un mariage relativement tardif pour l’époque. Louis, son fils survivant, a alors neuf ans.
Deux enfants naissent de cette union : Marie-Thérèse en 1836, puis Géry en 1839.
Pendant près de vingt ans, le couple mène une existence semblable à celle de ses voisins. Ils travaillent, élèvent leurs enfants, traversent les années sans attirer l’attention. Aucun délit, aucune violence consignés.
Rien ne laisse alors présager la suite. Pourtant, derrière cette apparente normalité, des fissures invisibles se dessinent peut-être. L’année 1854 marque un tournant : la mort de Louis, le fils survivant de Victoire, à la prison de Loos. Un drame qui reste mystérieux, mais dont l’ombre plane sur les événements qui suivent. A partir de là tout semble se déliter.

La rupture
Toujours est-il que l’année suivante, au début de 1855, le couple est surpris à Prémont alors qu’ils apportent un sac d’objets volés à Charles-Louis Duquesne. Une perquisition chez cet homme, qui sera bientôt condamné pour recel, permet de découvrir un grand nombre d’objets dérobés dans des entreprises textiles par certains ouvriers, comme des fusées de laine. Napoléon Défossé et Victoire Gave tentent d’échapper à leur arrestation. Quatre gendarmes leur barrent la route. L’affrontement est immédiat.
L’article de presse décrit une lutte violente, presque sauvage. Défossé se sert d’un homme comme bouclier, frappe à coups de bâton, puis fait feu à deux reprises sur un gendarme. L’une des balles se loge dans le manteau de ce dernier. Victoire, loin de jouer les figurantes, se jette dans la mêlée avec une énergie qui impressionne jusqu’aux gendarmes. Le journal, dans un style emphatique, la décrit presque en directrice théâtrale : « Elle exhorte son compagnon à tuer !' » — un rôle taillé sur mesure pour alimenter la légende des « bêtes féroces ».
De ce face-à-face nocturne naissent les chefs d’accusation : recel d’objets volés, violence contre la force publique, tentative d’homicide. L’affaire ne relève pas d’un acte isolé : tous deux sont présentés comme déjà « repris de justice. »
On peut s’interroger, sans jamais pouvoir conclure, sur la véhémence de Victoire. Est-ce la colère d’une femme acculée ? Celle d’une mère qui a perdu son fils à la prison de Loos quelques mois plus tôt ? Ou simplement la panique d’un couple pris au piège ? Les archives ne permettent pas de trancher. Elles ne livrent que cette scène brutale puis son extrême abattement lors de l’énoncé de la sentence.
Le temps de la justice
Dans cette affaire, tout s’enchaîne rapidement : les faits ont lieu en janvier 1855, le procès aux assises de Laon se tient dès le mois de mai. Quelques semaines suffisent pour instruire, juger et condamner.
Au XIXᵉ siècle, la justice criminelle privilégie la célérité. Il faut statuer vite, tant que l’émotion est encore vive, tant que les faits sont présents dans toutes les mémoires.
Aujourd’hui, les délais sont tout autres. Il faut souvent plusieurs années avant qu’une affaire criminelle n’aboutisse devant une cour de justice, au risque que la sanction se trouve décorrélée du temps de l’acte délictueux. Ce temps long n’est pas seulement une contrainte administrative : il permet, certes, que retombe la passion, que les expertises se multiplient... mais il perd tout son sens dès lors qu'il dépasse un délai "raisonnable", mais c'est une autre histoire...
Aux assises de Laon, le procureur impérial, inspiré, parle de « bêtes féroces ». Les jurés, sans doute séduits par la formule, répondent affirmativement à toutes les questions.
Inauguré en 1748, le bagne de Brest est un bagne métropolitain, installé au cœur de l’arsenal, dans le quartier de Pontaniou. Les condamnés aux travaux forcés y sont employés comme main-d’œuvre pour la Marine, dans des conditions éprouvantes .
La mortalité y est très élevée. Les corps sont inhumés sans sépulture individuelle, dans des fosses communes. À Brest, plus qu’une peine à purger, c’est souvent une disparition silencieuse qui s’amorce. Il fermera définitivement en 1858.
Napoléon Défossé est condamné à mort. Il devrait être exécuté sur la place de Bohain. Sa peine est finalement commuée, dans un contexte où la peine capitale recule : depuis 1848, avec l’abolition de la peine de mort en matière politique sous la Deuxième République, un courant abolitionniste traverse durablement la société française. Sous le Second Empire, les grâces impériales sont souvent accordées pour des crimes sans préméditation, surtout lorsque les accusés ne présentent pas d’antécédents judiciaires lourds. Il est envoyé au bagne de Brest.
Victoire, condamnée à dix ans de réclusion criminelle, est enfermée au « Donjon » de Clermont, dans l’Oise.
Contrairement aux bagnes coloniaux, les bagnes métropolitains accueillent des détenus condamnés à des temps. Les conditions y sont tout aussi redoutables : mortalité élevée, malnutrition, et un régime disciplinaire conçu pour briser les volontés.
Ils n’y survivront guère.
Napoléon meurt en avril 1856, moins d’un an après sa condamnation.
Victoire s’éteint en 1860, après cinq années de détention, à la moitié de sa peine.
Le bagne pour femmes de Clermont.
Installé dans le donjon d’un ancien château médiéval à Clermont-en-Beauvaisis, le bagne pour femmes accueille au XIXᵉ siècle des condamnées à de longues peines de réclusion. Les détenues y sont astreintes à des travaux pénibles — filature, couture, blanchissage — dans un cadre austère, sous une discipline stricte.
La détention y est éprouvante et la mortalité élevée. Les femmes décédées sont inhumées sans sépulture individuelle, parfois mentionnées dans les registres comme « sans famille réclamante ».
Notes généalogiques
Pour les lecteurs de Bertry, un dernier repère familial.
Victoire Gave est une lointaine cousine de la branche Pruvot. Son arrière-grand-mère, Marie-Élisabeth Pruvot, est la sœur de Jean Baptiste Pruvot, mon aïeul à la 8ᵉ génération, et ancêtre de Apolonie Pruvot.
Parmi les proches de Victoire — et je ne cite ici que ceux qui ont laissé une descendance à Bertry — figurent notamment son frère Louis Gave, époux de Mérentine Héloire (originaire de Troisvilles), ainsi que sa sœur Geneviève Gave, mariée à Charles Delhaye.
Du côté des enfants du couple, Marie-Thérèse quitte tôt le foyer : elle se marie à dix-sept ans avec Emmanuel Cansier, d’origine belge, veuf de Palmire Herbet. Emmanuel a conservé des attaches familiales de l’autre côté de la frontière ; c’est, probablement, par ce biais que Géry, partira s’établir outre Quiévrain, où il se mariera deux fois et fera souche. Dans le même temps, le couple Cansier quittera lui aussi Bertry pour s’installer en région parisienne.
Conclusion
Ils ont été inhumés quelque part, dans un coin du bagne de Brest ou du donjon de Clermont. Sans tombe, sans inscription, sans fleurs — seulement le silence des registres.
Alors, pourquoi se pencher sur leur histoire ? Pas pour absoudre. Pas pour condamner davantage. L’objet n’est surtout pas de réécrire la justice à l’aune de notre regard du XXIᵉ siècle. J’ai simplement fait mon travail de généalogiste. Ce couple avait été entièrement effacé, comme banni de la mémoire collective. On ignorait jusqu’aux circonstances, aux dates et aux lieux de leur décès, que cette enquête a permis d’établir.
Préférons-nous oublier ce qui dérange, ou tenter de comprendre ce qui conduit des vies ordinaires à l’irréparable ? J’ai fait le choix de la transparence.
Et vous… qu’auriez-vous fait, à ma place ?
Date de dernière mise à jour : Sam 07 fév 2026
Commentaires
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- 1. Stéphane Le Sam 07 fév 2026
Très beau texte et j'aurais fait la même chose, les rendre visibles et relater sans juger.-
- Dominique LENGLETLe Lun 09 fév 2026
Merci Stephane.
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- 2. Jean-Luc DUMOULIN Le Sam 07 fév 2026
Je pense que j'aurais fait de même que toi... Peut-être en tentant d'explorer les minutes du procès, voire (si c'est réalisable) les archives de la procédure d'enquête initiale et de l'arrestation.-
- Dominique LENGLETLe Dim 08 fév 2026
Tu sais bien que j'habite à 1000 km de là ! Si quelqu'un devait écrire un livre sur l'affaire, peut-être, mais dans le cas d'un simple article sur un blog, c'est beaucoup d'engagement pour ce seul dossier, mais si quelqu'un m'apporte un jour les infos du procès, je suis preneuse. Je vais déjà tenter d'obtenir quelque chose sur Louis, le fils.
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- 3. Catherine Livet Le Sam 07 fév 2026
J'ai écrit le parcours particulier d'une malheureuse qui a fait un long séjour (jusqu'à la fermeture de l'établissement) à la prison pour femmes de Clermont, une trentaine d'années après Victoire. Je pense donc qu'il faut aussi reconstituer ces vies de malheur... reflet d'une époque... -
- 4. Josiane Le Sam 07 fév 2026
Moi j’aurais raconté comme toi, sans prendre partie et en remettant dans le contexte de l’époque qui était tout sauf facile. Merci pour ce récit.
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