Chez les "parigots"
"Toute ressemblance avec des faits et des personnages ayant existé n'est absolument pas fortuite !"
Chaque 3ᵉ samedi du mois, je participe au Rendez-vous ancestral, un défi d’écriture où l’on remonte le temps à la rencontre d’un personnage présent dans notre arbre généalogique. Une fiction basée sur des données réelles. Pour m’y aider, j’ai créé, voici deux ans, le personnage d’Osyne, chroniqueuse pour la gazette Cetaitautemps.
Mon moyen de transport ? Ce petit pot en verre et métal, du XIXe siècle, autrefois confiturier ou sucrier, aujourd’hui mon fidèle "Portoloin". Tel la lampe d’Aladin, il me relie à mes arrière-grands-parents et m’ouvre la porte du passé.
Vous avez pris l'habitude, amis lecteurs, de ce rendez-vous mensuel appelé #RDVAncestral. C'est la rencontre improbable avec un membre de notre arbre généalogique : exercice d'écriture et de fantaisie qui nous sort un instant de la rigueur des données brutes.
Que l'on « vive » avec nos ancêtres n'étonne plus personne : les passionnés savent. Les autres nous ont définitivement classés parmi les doux dingues.
J'ai tellement l'habitude de replonger dans mon canton du Cambrésis que je suis toute surprise de prendre pied en terre inconnue.
A Puteaux
Bouche bée, les yeux écarquillés de surprise, je dois paraître particulièrement stupide. Je ne reconnais rien de ce qui m'entoure : manifestement, je n'ai jamais mis un pied dans cette ville. Face à moi, un magnifique pont aux pilastres de pierre très ouvragés et aux rembardes en ferronnerie de belle facture. L'édifice enjambe un cours d'eau et est emprunté par de nombreux piétons.
C'est magnifique… mais qu'est-ce que ça pue ici !
Je comprends immédiatement. Ce qui m'incommode à ce point est un édicule cylindrique peint en vert bronze : j'ai « atterri » à côté d'une vespasienne, autrement dit un urinoir municipal.
Je m'empresse de gagner l'angle de la rue occupé par une monumentale maison d'un étage. La pierre calcaire blanche dite « pierre de Saint-Maximin » et les fenêtres cintrées confèrent beaucoup d'élégance à la bâtisse. Je suis admirative. Il est vrai que, dans le Nord, nous sommes plus habitués aux briques.
Le fronton de l'édifice m'apporte les réponses aux questions que je ne me suis pas encore posées : me voici donc à Puteaux, face à la mairie. L'horloge indique un peu plus de dix heures du matin.
C'est alors que sortent et passent à côté de moi deux jeunes hommes qui discutent.
La famille Pruvot
Ils portent la casquette et le bourgeron bleu (courte blouse portée par les ouvriers). Il me semble bien reconnaître une pointe d'accent picard, « le ch'ti », quoique légèrement édulcoré. Ma curiosité l'emporte : j'entame la conversation.
C'est le plus jeune qui me répond. Il doit avoir dans les vingt-cinq ans. Ils sont allés, son beau-frère et lui, déclarer le décès de sa mère survenu la veille, le 29 juin.
Mon ouïe ne m'a pas trompée : il confirme . Effectivement, ses parents sont originaires du Nord, et ses sœurs sont nées là-haut.
Lui est né ici, en 1874. C'est un Parigot. Il s'appelle Louis PRUVOT. Son père, Placide PRUVOT, est mort alors qu'il était encore enfant. Maintenant, c'est au tour de sa mère, Anne LOUVET, soixante-six ans, originaire de Bertry.
Alors que mes sens sont en alerte depuis le début, je redouble d'attention. En effet, si mon arbre contient bien les informations concernant cette famille, il n'y figure point de Louis. Une brindille à ajouter !
Je lui explique comment le hasard fait bien les choses : je suis justement une cousine éloignée originaire de Bertry également. La chose ne le surprend pas. Les Bertrésiens sont nombreux à être « montés » à Paris, plus précisément à Puteaux et Suresnes, pour y trouver du travail.
La discussion se poursuit à bâtons rompus. Je ne voudrais surtout pas avoir l'air de lui faire subir un interrogatoire. Je prends quelques notes, officiellement pour rapporter notre conversation à la famille.
J'apprends qu'il est corroyeur. Il m'explique ce métier que je ne connais pas. Un peu différent du tanneur, le corroyeur (ou courroyeur) apprête les cuirs : il leur donne la dernière préparation pour les mettre en œuvre, les teint, les amollit et les graisse.
Louis habitait jusqu'à ce jour rue Saulnier avec sa mère. Maintenant, tout va changer. Un voile de tristesse passe devant ses yeux, puis un sourire : il a une grande nouvelle à m'annoncer. Il est amoureux, il a une promise. Il fréquente depuis plusieurs mois Émilie BÉHURÉ, une jeune fille de Courbevoie. Il espère bien l'épouser avant l'automne.
Et, le plus drôle, c'est que son jeune cousin Aimable PRUVOT, lui aussi arrivé à Puteaux avec toute sa famille, est tombé amoureux de Julie, la sœur d'Émilie. Aimable et Julie pourraient bien se marier eux aussi d'ici un an.
C'est alors que le comparse entre dans la conversation. Il se présente : il est le « nouveau » beau-frère de Louis. Il a épousé Anne il y a moins de deux ans, après qu'elle fut veuve de son premier mari.
Il est grand temps pour moi de prendre congé de ces messieurs. J'ai tant d'informations à mettre en ordre : j'aurais trop peur d'en oublier.
Je m'assieds sur un banc et m'empresse de compléter mon dossier tout en regardant les deux charmants jeunes gens s'éloigner.
Rapidement, je reprends pied dans le présent.
Les deux cousins épouseront effectivement les deux sœurs BÉHURÉ : Louis en septembre 1899 et Aimable en juillet 1900.
Hélas, ils tomberont tous deux au champ d'honneur pendant la Grande Guerre.
Louis PRUVOT périra à Verdun le vendredi 12 mai 1916, tandis que son cousin Aimable PRUVOT disparaîtra le 21 août 1918 dans les combats de l'Aisne.
— Et, pour mémoire, la sœur d'Aimable, Ismérie PRUVOT, sera victime du débarquement en juin 1944.

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Date de dernière mise à jour : Ven 13 mars 2026
Commentaires
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- 1. Jean-Luc DUMOULIN Le Sam 19 juin 2021
Merci pour ta prose qui ne lasse de m'éblouir ! Continues sur cette belle voie. -
- 2. VERONIQUE ESPECHE Le Sam 19 juin 2021
Atterrir près d'une "pissotière" quelle idée !!!
Merci pour la découverte de ce nouveau métier :)
Chouette Rendez-vous
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