Osyne connaît bien Bertry. Elle n’y est pas dépaysée lorsqu’elle s’y retrouve, en ce mercredi 20 février 1924. Le froid est vif, mordant, l’hiver n’a pas encore lâché prise. Au loin, elle aperçoit un attroupement. Onze heure trente. La noce, arrivée à la mairie, s'élance sur le double escalier qui monte vers l'entrée. Les invités attendent au bas des marches, par petits groupes, les épaules serrées dans les manteaux.
Parvenue à proximité, elle en profite pour croquer un dessin souvenir, dans le carnet qui ne la quitte jamais. Elle lève les yeux vers le fronton. Une devise y est gravée : Travail – Justice – Humanité. On ignore à quel moment elle a été apposée ; elle n’apparaît pas sur les photographies les plus anciennes, celles des environs de 1900. En 1924, elle est là pourtant, sans explication.
Les portes sont ouvertes, conformément à la loi. Cela tombe bien : dehors, il fait froid. Osyne se faufile à l’intérieur, discrète, presque invisible. Il est onze heures trente.
Le maire, Gaston Bracq, officie. Il énonce l’identité complète des futurs époux : Charles Jules Joachim Mora, cultivateur, et Marie Adolphine Opportune Caille, sans profession. Tous deux ont trente ans passés. Ils sont largement majeurs, installés dans la vie. Un contrat de mariage a été établi deux semaines plus tôt, à Caudry ; le maire en fait mention. Puis viennent les paroles rituelles, les droits, les devoirs, la déclaration solennelle.
Osyne tente de scruter l’assemblée. Les parents sont-ils là ? Elle ne saurait le dire. De son poste d'observation, elle ne voit pratiquement que des dos. Vient le moment des signatures. Nouvelle déception. Les témoins s’avancent : Fernand Gressier, avocat au Raincy, Arthur Hiet, cultivateur à Molain. Aucun nom ne lui parle. Aucun lien évident avec la fratrie de la photographie. Ni Eugène, ni Ernest.
Osyne comprend alors qu’elle n’en saura pas beaucoup plus aujourd’hui. Elle se retire, sans bruit, laissant la cérémonie suivre son cours. Dehors, le froid la saisit de nouveau.
Elle ressent une légère frustration, vite estompée. Ce n’était qu’un premier rendez-vous. Il faut accepter que l’histoire ne se livre jamais tout entière d’un seul coup. Eugène et Ernest auront, eux aussi, leur tour. Leur histoire attend simplement des circonstances plus favorables.