Sabbas Gave (1763-1848)
Il était une fois...
à Bertry, un mulquinier prénommé Sabbas.
Sabbas… Comment peut-on s’appeler Sabbas ? Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de Henri Gave et Marie Dupuis en 1769, au moment de déclarer la naissance de leur fils ? Dans une fratrie de cinq enfants, il est le seul à porter un prénom si déroutant. Il n'est d'ailleurs presque que le seul en France, si j'en crois Généanet, à part un breton né à la même époque.
Et puis, soudain, tout s’éclaire. Eurêka !
Né le 4 décembre, Sabbas a très probablement été baptisé le 5 décembre, jour de la fête de saint Sabas, moine oriental né en Cappadoce et mort en 532. Rien d’extravagant, donc : simplement l’application fidèle du calendrier des saints. À un jour près il s'appelait Nicolas et n'aurait pas éveillé ma curiosité.
Sabbas est mulquinier, comme son père. Dans le Cambrésis, le mulquinier est un tisseur spécifique. Il travaille le lin fin, destiné à la batiste, ce tissu délicat, presque translucide, qui fait la réputation de la région bien au-delà de la France.
À vingt-huit ans, en novembre 1792, Sabbas épouse Anne Thérèse Louvet, fille de Sébastien, maréchal-ferrant. Nous sommes à un moment charnière : depuis quelques semaines seulement, la loi du 20 septembre 1792 a instauré le mariage civil auquel il peut être mis fin par une procédure de divorce. Il sera désormais célébré devant un officier municipal, au grand désarroi de nombreux catholiques pour qui le mariage est un sacrement. Le débat agitait les esprits depuis plusieurs années, l'influence de l'église avait été rabotée par la révolution. il s'agissait d'accorder « aux autres religions [que la catholique] ce dont on ne peut les priver sans injustice ». L'article de loi précise toutefois que « les citoyens ont tous la liberté de consacrer les mariages par les cérémonies du culte auquel ils sont attachés ». Cela ne durera pas, cette liberté sera balayée par le mouvement de déchristianisation de 1793 à 1795 .
Le mariage, en novembre, régularise une situation délicate.Une fille naît en avril 1793. Dix jours plus tard, Anne-Thérèse meurt des suites de l’accouchement. Sabbas est veuf, avec un nourrisson et un foyer à maintenir.
Deux mois passent à peine. En juin 1793, il épouse Anne Louvet, sœur de sa première épouse. Union théoriquement prohibée tant par le droit canon que par le code civil, en raison du lien d'alliance. Néanmoins cette prohibition était susceptible d'être levée pour certaines causes graves. La necessité de s'occuper du nouveau né, leva l'interdit.
De cette seconde union naît un premier enfant prénommé Modeste, en avril 1794.
Nous sommes alors en pleine Terreur, et les prénoms ne sont plus de simples choix familiaux. L’année est celle des prénoms révolutionnaires : plantes, outils, animaux, vertus civiques surgissent dans les registres — Orme, Sarcloir, Brutus, Marat, Socrate…Dans ce foisonnement extravagant, Modeste apparaît comme un compromis idéal : un prénom moral, discret, sans référence religieuse explicite, suffisamment sage pour ne pas attirer l’attention. Un bon choix, en somme, pour traverser l’époque sans faire de vagues.
Quel fut le destin de Modeste ? Aucune trace ultérieure n’a été retrouvée. Mais sur les neuf enfants issus de la seconde union, un seul aura une descendance, Ferdinande Gave épouse Théophile Morcrette. Il est donc probable que Modeste ait disparu jeune, comme tant d’autres, parfois sans même laisser de trace écrite dans des registres malmenés par la Révolution.
Suivront donc huit naissances, après Modeste, qui s'échelonneront jusqu'en 1813. Lorsque la tempête révolutionnaire s’éloigne, les prénoms changent à nouveau de tonalité. Les enfants portent désormais des prénoms à consonance catholique affirmée, souvent composés autour de Anne ou de Joseph, retour assumé aux usages anciens, longtemps contrariés par le contexte révolutionnaire.
Sabbas, au fond, n’est ni une énigme ni une exception. Son parcours, ses choix, racontent simplement comment une famille ordinaire a traversé une époque extraordinaire — en s’adaptant, en composant prudemment avec la loi, la foi, la nécessité… et certainement beaucoup d’incertitude.
Au bout du fil
Pour ne pas se quitter sans un dernier fil de pure généalogie — celui qui, mine de rien, nous ramène toujours à nous-mêmes.
Sabbas Gave n’est pas pour moi un simple sujet d’écriture ou un nom extrait des registres : nous sommes parents à huit générations, reliés par le couple Jean Baptiste Pruvot et Marie Anne Lenglet.
Huit générations, cela laisse le temps aux branches de se multiplier, aux prénoms de changer, aux métiers de disparaître… mais le lien, lui, demeure.
Quant aux sœurs Louvet, elles sont mes cousines à neuf générations, par le couple Philippe Denimal et Marie Gabrielle Lenglet. Toujours les Lenglet, fidèles au poste, tissant patiemment la toile des parentés, génération après génération.
Finalement, on n’écrit jamais que des histoires de famille.

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Date de dernière mise à jour : Jeu 26 fév 2026
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