Le dimanche 26 juin 1887, alors que le soleil commençait à décliner sur Noyales, la petite bourgade s’apprêtait à plonger dans la quiétude d’une soirée estivale. Dans l’insouciance propre à l’enfance, François Ciriez, un bambin de 22 mois, trottinait derrière son frère aîné Aimable, âgé de huit ans, parti à la pêche sur les bords de l’Oise en compagnie d’un camarade d’école, Meunier, un garçon de 11 ans.
Le décor était paisible, presque idyllique. François, curieux et joueur, s’amusait à cueillir des fleurs sauvages et à sautiller sur les pierres bordant la rivière, insouciant du danger qui rôdait. Puis, d’un geste maladroit, son petit pied ripa, et l’instant d’après, son frêle corps bascula dans l’eau trouble.
Le jeune Meunier, témoin de la scène, réagit aussitôt avec le réflexe du désespoir. D’un mouvement rapide, il tendit une perche à François, qui, paniqué, s’y accrocha de toutes ses forces. L’espoir dura quelques secondes à peine. Trop faible pour hisser son propre poids hors de l’eau, le bambin lâcha prise et fut repris par le courant, emporté plus loin dans la rivière profonde d’un mètre cinquante à cet endroit.
Aimable, le frère aîné, n’hésita pas. Bravant l’eau froide et le courant, il se jeta à son tour dans l’Oise, luttant de toutes ses forces pour agripper le petit corps de son frère et l’empêcher de sombrer. Mais la rivière, impitoyable, déjoua ses efforts. Il tenta encore et encore, mais l’eau le happait vers le fond, menaçant de l’entraîner lui aussi dans l’abîme. À bout de souffle, il dut, dans un geste terrible de survie, lâcher son frère pour ne pas périr avec lui. Sous ses yeux horrifiés, François disparut sous la surface, avalé par les remous.
Meunier, bouleversé, courut alerter les adultes. Quelques instants plus tard, le cantonnier M. Faveraux arriva en toute hâte, accompagné d’hommes du village. Les recherches commencèrent fébrilement, l’eau était sondée, les regards scrutaient la surface en quête d’un espoir infime. Enfin, après de longues minutes d’angoisse, le corps de François fut remonté sur la berge. Mais le petit garçon ne bougeait plus.
Le père de l’enfant, Louis Ciriez, boucher de son état, était absent au moment du drame. Quand il rentra, huit heures plus tard, il refusa d’y croire. Ce n’était pas possible. Il était son père, il allait le ramener à la vie. Alors, il tenta l’impossible, s’acharnant avec tout l’amour d’un père désespéré, essayant de réchauffer ce petit corps glacé par l’eau et la nuit tombante. Mais rien n’y fit. L’asphyxie avait déjà accompli son œuvre, scellant à jamais le destin de François.
Ainsi s’achevait, dans un silence brisé par les pleurs, la courte existence d’un enfant innocent, emporté par une tragédie que ni le temps ni la mémoire ne sauraient totalement effacer.