A la recherche du temps perdu....

l'épidémie s'invite au village

 

 1884 !  la France a peur ! Bertry a peur !

A la faveur d'une autre faille spatio-temporelle me voilà, sans surprise, de nouveau projetée au village . Je ne connais pas particulièrement celui dont tout le monde parle, ce jeune Lefebvre. 

Nous sommes en novembre, il fait froid et humide, le brouillard envahit la plaine.

C'est tout ce que je déteste "le temps des betteraves", les routes et les rues rendues glissantes par la boue qui colle. Ce temps maussade, triste, qui plombe le ciel et le moral.

Les rues du village sont plutôt sombres en ce matin d'automne, la "fée électricité" a bien séduit son monde à l'exposition universelle toute récente de 1881, mais de là à imaginer son utilisation à des fins d'éclairage il y a encore quelques décénnies à patienter.

Bertry grand rue 001

Je maugrée contre les pavés glissants, sur lesquels je me tords les pieds, j'ai tort de me plaindre, je le sais, c'est un grand progrès récent, le pavage des rues. 

Ce temps me pourrit le moral, plus tard les "psy" appelleront cela de la déprime saisonnière liée au manque de lumière, mais foin d'état d'âme, la rude vie de nos campagnes laisse peu de place au spleen.

 

 

 

Ce n'est pas aujourd'hui que je vais pouvoir m'informer dans la rue. Pas une personne assise sur le "pas de la porte" comme c'est de coutume les soirées d'été. Hors de question d'aller me renseigner dans l'un des différents bistrots ! Les cabarets, sont des lieux fréquentés par les hommes et honnis par leurs épouses, c'est là que nombre de maris, au sortir du travail, vont dépenser leur quinzaine (salaire) autour de maintes pintes de bière (ou de vin) alors que les enfants ont faim à la maison.

L'intrusion d'une femme dans ce milieu d'homme n'est pas de mise.

La grand rue bertry

A moins que...mais non, !

l'Estaminet du coin n'existe pas encore, nous sommes en 1884, le couple Honoré Basquin x Euphrasie Meresse ne se mariera qu'en 1885 !

L'estaminet d'alors est un débit de boissons, dans lequel on vend du tabac, et où l'on peut pratiquer nombre de jeux:  cartes, flechettes, javelots.

 

Je déambule dans la Grand-rue (aujourd'hui rue de la République) en direction de la place du Riez, je pourrai peut-être me renseigner auprès de la boucherie Stocklet.

 C'est alors que  mes narines sont chatouillées par une bonne odeur de pain,elle provient de la boulangerie de François Lansiaux, je vais de ce pas me renseigner à la petite boulangerie,  j'en profiterai pour acheter un croissant.

Le boulanger est au fournil c'est Geneviève la boulangère qui me renseigne sur l'objet de ma visite à Bertry : la mort du jeune Lefebvre, "le parisien". Elle m'explique qu'il s'agit du fils cadet de Désiré Lefevre et Adélaïde Caron,un couple de tisseurs qui habite "la Tourniquerie".

L'échoppe ne ressemble en rien à nos boulangeries d'aujourd'hui, c'est tout petit, et, malgré tout, il y a quand même un coin faisant office de café, heureusement vide à ce moment de la journée. De grosses miches sont aligées sur un petit présentoir en fer forgé , pain rond ou long, pain bis ou blanc, des "pains de sept cent" et des pains de "quinze cent" comme on dit ici. C' est la base de la nourriture, on en mange encore 450 gr par personne et par jour en moyenne. Ici point de croissant, ni de pain viennois, même si ces deux spécialités ont commencé à faire leur apparition dans les grandes villes.

La famille Lefèbvre... Je me souviens que nous sommes vaguement parents, mais de si loin, ce doit être un arrière-petit-cousin de mon arrière-grand-père. La Tourniquerie aussi je connais, même si la rue a changé de nom, elle tourne toujours, et près de 150 ans plus tard, on emploie encore ce terme pour évoquer la rue Diderot.

C'est Eugénie, jeune femme de 20 ans qui me reçoit, et m'invite à entrer, je sens l'odeur caractéristique du café maintenu au chaud pendant des heures sur la cuisinière à charbon. A la préparation du café on ajoute quelques grains de chicorée pour casser l'amertume du breuvage. Si je veux en savoir plus, il va me falloir sacrifier au rite et boire la "chirloute".

Eugénie est la dernière de la famille à vivre ici, les parents sont déjà agés : Désiré à 63 ans et son épouse Adélaïde 56 ans,  Adélaïde usée par 11 grossesses.

Eugénie se marier...oui bien sûr...elle y pense...dans quelques années, rien ne presse, en attendant elle est là et me raconte :

Le mariage de ses parents en 1848, puis les naissances qui se succèdent inexorablement dès que la fécondité revient avec l'arrêt de la lactation du nourrisson sevré.

Il y eut Henri en 1849, puis Julie en 1851, qui mourra à 4 ans, puis Louis en 1853, il ne vivra que 4 mois. Viennent ensuite Louis Remi 1854, Edouard 1857, Joseph,1859, Philippe 1862, Elle, Eugénie née en 1864. suivie de  Désiré 1867, François 1899 et ,enfin, Honoré le petit dernier né en 1872,qui mourra bébé à 16 mois.

Tous ses frères sont partis, ils ont tous trouvé du travail sur Saint-Quentin dans les usines textiles nouvelles ou le métier mécanique a remplacé l'ancien métier à bras.

Désiré, c'était différent, il était brodeur, un très bon élément, Il avait été remarqué pour la grande qualité de son travail, c'est pourquoi lui avait été proposé un travail sur Paris, pour une grande maison.

C'est là que cette terrible épidémie l'avait rattrapé : Le choléra.Desire lefebvre cholera

 

L'épidémie de 1884, est arrivée en France  par le port de Marseille, mais ce n'est pas une inconnue :

Tout avait commencé en 1832.

"le choléra est plus dangereux que la peste, tous les climats lui sont favorables, il empoisonne l'air et marche avec les vents..."

Les premiers cas avaient été dépistés à Paris, apportés par des voyageurs, on signalait à la même époque des cas en Angleterre, en Russie, à Varsovie. Le terme de  "pandémie" etait évoqué dans les journaux.

La panique avait gagné la population et rapidement avait émergé la théorie du complot :

Cholera le complot

 

Les journaux de l'époque s'empoignaient sur l'origine de la maladie et chacun son avis.

"Toutes les feuilles, toutes les opinions, tous les systèmes se réunissent pour détailler la maladie. Nos grands confrères, qui  prennent tout au sérieux, ont mis à répéter sa marche la plus grande emphase" (Le figaro avril 1832)

"On compte les morts et les mourants, sans réfléchir que de tout temps il y eut des morts, des mourants et des malades dans les hopitaux, sans compter en ce moment ceux qui meurent de peur et des questions qu'on leur adresse" (Le Figaro 1832)

 

 

Il y a ceux qui ne croient pas à l'épidémie : Cholera negation

 

Chacun y allant de son couplet quant aux mesures à appliquer : on parle confinement, quarantaine, fermeture des frontières. C'est qu'une deuxième vague avait atteint le pays en 1854 puis une troisième épidémie en 1866,  on parle maintenant de choléra asiatique. 

Cholera confinement 

A ce stade il n'y a pas grand-chose à proposer pour soigner cette terrible maladie :.Les mesures prophylactiques reposent sur l'hygiène, nettoyage du linge à l'eau bouillante, isolation des malades, éviter les rassemblements et ventiler les habitations. Les mesures administratives font le reste.

Je m'aperçois que le temps file, nous avons papoté pendant plus d'une heure.

Je remercie Mademoiselle Eugénie pour la tasse de café offerte et les quelques minutes qu'elle m'a accordées.

Je la prie de transmettre toute ma sympathie à sa famille, et je m'efforce de la rassurer : Il n'y aura plus d'épidémie de ce type, Le Docteur Robert Korch vient d'identifier le vibrion cholérique.

Robert koch

 

 

Quelques minutes après j'étais de retour en l'an 2020 marqué par le Covid19.

Désiré Lefebvre °18/07/1867 - + 17/11/1884 Dans l'arbre généanet ICI

Steinleincholera

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 08/05/2021

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Commentaires

  • LENGLET François
    Excellent article, bien documenté .Sur les traces de nos ancêtres
    Ci après une analyse des dernières pandémies .... vues du Sud: https://lenglet.blog/2020/09/27/lexperience-des-dernieres-pandemies/
    François Lenglet
  • Catherine Livet
    • 2. Catherine Livet Le 21/11/2020
    Je suis impressionnée ! C'est un très beau récit !
    • Dominique LENGLET
      • Dominique LENGLETLe 22/11/2020
      Merci Catherine, ou merci "Prof", puisque tu es notre coach en écriture! L'actualité du thème était inspirante. Cela a été relativement facile de retrouver les coupures de presse sur lesquelles je me suis appuyée. Je voulais pour ce 3è RDVA écrire un texte sans aucun dialogue, j'ai donc été obligée de soigner un peu mieux l'écriture.

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