A la recherche du temps perdu....

La garde meurt...

Fin 2020, outre cette épidémie qui n'en finit pas, une autre actualité occupe l'espace médiatique, le Brexit !

Les anglais disent M----- à l'Europe. 

C'est l'hiver, j'ai délaissé le bureau pour m'installer dans le séjour, je rêvasse devant mon ordinateur, mon esprit plus ou moins engourdi par la chaleur de la cheminée. Je pense aux enfants, les "PETITS-LU" que nous n'avons pas pu voir à Noël. [Nous les appelons ainsi parce qu'ils habitent Nantes].

Je ferme les yeux et je me laisse transporter pour mon premier Rendez-Vous Ancestral de l'année.

Et c'est à Nantes que j'ouvre les yeux, très précisément au début du Quai de la Fosse, Quai de la fosse nantes.

Je connais bien les lieux, les enfants ont habité à quelques centaines de mètres de là.

Quel jour sommes nous ?  Je repère un kiosque à journaux, je m'approche, nous sommes le 16 janvier 1842. Presse 16 janvier 1842

Je pense avoir compris qui je vais rencontrer.

Je remonte la rue Jean Jacques Rousseau, jusqu'au numéro 3. C'est là que je me rends, je vais rencontrer "Mary et Pierre".

Rues nantes jj rousseau

 

Quelle façon cavalière de les nommer!  Voilà bien des familiarités...mais puisque nous sommes parents !

Je sonne, on m'introduit dans une antichambre, "Madame va vous recevoir" Cambronne chambre

Quelques dizaines de secondes se passent, juste le temps pour moi d'une photo en toute discrétion.

Une petite femme menue, très élégante, sobrement vêtue de noir, les cheveux blancs tirés en chignon, m'invite à passer au salon, c'est Mary Osburn, Vicomtesse Cambronne.

Je me présente et je résume la filiation Cambronne à laquelle Mary n'est pas totalement familisée : 

"Pierre" Jacques Etienne Cambronne. m'est apparenté à la 10è génération, par le couple Barbe Masselle x Adrien Druon. Pierre cambronne

Bien que né à Nantes, les origines de Pierre Cambronne se situent plutôt dans les Hauts de France anciennement Nord et Picardie : Son père Pierre Charles (1738-1784) est né à Saint Quentin, dans l'Aisne .

Au début du XVIIIè siècle, les Cambronne, courtiers en toiles à Saint Quentin, sont en affaires avec les négociants de Nantes. Ces relations commerciales prennent de plus en plus d'importance, au point que le grand-père de Pierre Cambronne finit par s'établir à Nantes en 1741 pour représenter la maison de Saint Quentin.

Sa mère Françoise Adélaïde (1742-1819) est une Druon , née à Noyon dans l'Oise. Son patronyme est devenu "Druon de Brusneau" au gré du temps, de la mode et probablement d'un certain snobisme. La consonnance évoque clairement "la chaussée Brunehaut", ce n'est pas un hasard.

C'est avec le grand-père maternel de Pierre qu'apparaît ce nouveau patronyme :. 

Charles Druon (1700-1778), est né à Busigny, petite commune du sud Cambrésis, non loin de la Départementale 932, dite "Chaussée Brunehaut", ancienne voie romaine vers la Belgique. Cité limitrophe de l'Aisne, ses deux activités essentielles sont l'agriculture et le tissage. 

Charles a suivi des études de droit. "Licencié es lois", il s'établit à Noyon et y épouse Marie Louise Frassen en 1726.

 Il y exerce la profession de "conseiller du roi en l'élection".

Anobli, Charles Druon devient Charles Druon de Brusneau.

Toutes ces familles font partie de la bonne bourgeoisie ou de la petite noblesse du Vermandois. Ils exercent des fonctions judiciaires ou remplissent des charges municipales. Ainsi le père de Charles fut Bailli et son grand-père greffier de Busigny.

Mary me prie de bien vouloir excuser son mari qui est souffrant, il a pris froid, il se repose actuellement. Elle craint qu'il ne puisse me recevoir aujourd'hui. Elle me propose une tasse de thé que j'accepte avec plaisir, d'autant qu'il est accompagné d'une délicieuse portion du fameux  "gâteau nantais" parfumé au Rhum.

Elle se propose d'évoquer quelques souvenirs, soit qu'elle les ait partagés, soit qu'ils lui aient été relatés, c'est que son mari est une légende vivante, sa vie est un véritable récit d'aventure, encore enjolivé par la rumeur populaire Cambronne presse

Ce n'est pas dans cette maison que Pierre Jacques Etienne Cambronne voit le jour le samedi 22 décembre 1770 à Nantes (?) , Il serait né dans une des maisons voisines du pont de Belle-Croix, près du monument de Gilles de Retz dit Barbe-bleue. Ce groupe de construction a été détruit pour faire place à un  square.

Pierre passera une grande partie de son enfance   à "La Treille", la villa familiale de "Saint-Sébastien-les-Nantes". La treille

 Il est baptisé à l'église Sainte Croix. Bapteme pierre cambronne

Il naît deuxième d'une fratrie de six, mais sa soeur meurt à l'adolescence, il jouera donc le rôle d'aîné et de chef de famille puisque son père meurt en 1784, Pierre n'a que 14 ans.

Le jeune homme fait des études classiques, il est élève au collège des Oratoriens , la meilleure institution scolaire de  Nantes.

Certains disent qu'il fut un latiniste distingué, d'autres le décrivent comme un élève moyen, aux études incomplètes, doué pour le dessin, et la gymnastique, ne tenant pas en place. "Pierre Cambronne se fait remarquer par une ardeur peu commune pour les jeux bruyants, surtout s'il s'agit de luttes, de simulacres de combats, et de guerres pour rire". Cependant, les pères de l'oratoire lui reconnaissent des dons naturels, et un esprit ouvert, avide des idées nouvelles. Il quitte le collège à 18 ans, pour travailler dans l'entreprise familiale.

Sa mère aurait aimé qu'il reprenne le flambeau du commerce familial, mais Pierre est séduit par le métier des armes. Il s'engage à 22 ans le 27 juillet 1792.

Fougeux, intrépide, il gravit rapidement les échelons au prix d'actions d'éclats et de plusieurs blessures, jusqu'au grade de général de brigage. Fidèle il suivra l'empereur à l'Ile d'Elbe.

Je profite d'un silence, pour relancer la conversation sur leur couple : 

Mary se confie : elle a été mariée deux fois avant de connaître Pierre,  Lorsqu'elle est arrivée en France elle était déjà veuve. Ici elle a fait la connaissance d'un citoyen américain John Sword, qu'elle a épousé en secondes noces en 1803. 

Pierre  a mené une vie de baroudeur, comme beaucoup d'officiers de l'Empereur, il est longtemps resté célibataire, il n'y avait pas de place pour une épouse, une famille dans l'existence de ces soldats. Puis un jour... :

18 juin 1815 . Waterloo. La bataille est perdue. Cernés de toutes parts par les Anglais de Wellington et les Prussiens de Blücher ,les bataillons de la Vieille Garde refusent de céder en dépit des sommations de l'ennemi. Le Général Cambronne est face au Général ennemi Colville qui lui ordonne de déposer les armes. La garde meurt elle ne se rend pas

C'est là que la légende prend corps  : Cambronne aurait asséné fièrement « La garde meurt, elle ne se rend pas »

Colville aurait insisté et c’est alors que Cambronne lui aurait répondu d'un court mais clair : « Merde ! »

L'anecdote est relayée à la Chambre des Députés, amplifiée dans la presse...un manière de faire passer avec panache une réalité moins glorieuse, la garde a perdu. Elle s'est rendue.

Cambronne  blessé est  capturé et  fait prisonnier en Angleterre.

Je vois un petit sourire malicieux se dessiner sur les lèvres de Mary : Lorsqu'il  rentre de captivité en mai 1816, Pierre s'installe chez sa mère, au manoir de la Tullaye. Qui de mieux pour veiller sur sa convalescence que leur voisine, propriétaire de la Baugerie, Mrs Ann Mary Osburn, ancienne infirmière et veuve depuis 1813.

Françoise Druon Cambronne, meurt en 1819,Deces francoise druon 1819 non sans avoir fait promettre à son fils de régulariser sa situation en épousant Madame Osburn.

Le couple se marie civilement le 10 mai 1820 à Saint-Sébatien-Les-Nantes (SS s/Loire) . Comme Mme Osburn est protestante, le couple devra obtenir des dispenses qui leur permettront de s'unir religieusement, selon le rite catholique, le 22 juillet 1820 à Noyon.

Mais revenons sur la fameuse phrase, Mary  raconte :

Pierre  a bien tenté de rétablir la vérité.  II a  nié avoir prononcé les paroles qu’on lui attribuait. « Je n’ai pas pu dire : La Garde meurt mais ne se rend pas, puisque que je ne suis pas mort et que je me suis rendu » 

mais la légende est trop belle. Comment lutter avec Monsieur Hugo !

Car c'est là qu'intervient le génie de Victor Hugo ! Le « mot » devient  un élément de la légende napoléonienne, que Victor Hugo achèvera d’immortaliser dans les Misérables (1862).il écrira :

« L’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n’est pas Napoléon en déroute, ce n’est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n’est pas Blücher qui ne s’est point battu, l’homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c’est Cambronne. Foudroyer d’un tel mot le tonnerre qui vous tue, c’est vaincre.»

Voilà que j'ai passé presque d'une demi-journée ici , Il est temps pour moi de remercier la maîtresse de maison et de prendre congé.

Mary me répête Combien elle est désolée que je ne puisse rencontrer son mari aujourd'hui. Que je revienne au printemps, avec les beaux jours la santé de Pierre va de nouveau s'améliorer, et je pourrai faire connaissance de leur fille adoptive, Sophie Adamson.

Je sais qu'il n'en sera rien puisque le Général décèdera dans moins de deux semaines,  le 29 janvier 1842.

Si  Pierre Cambronne a fermement nié la 1ere phrase, il n'a pas vraiment  nié le « Merde ! » qui est passé à la postérité.

Un autre témoignage du chanoire Eugène Peigné nous livre une autre version qui laisse à penser que Pierre Cambronne avait fini par prendre goût à sa légende et n'hésitait pas à l'entretenir  :

En ma présence, mon père qui voyait souvent Cambronne comme voisin et l'aimait beaucoup, lui dit :

                    - "mon général, est-il vrai que vous ayez prononcé, à Waterloo, les paroles qu'on vous a prêtées : la garde meurt et ne se rend pas !"

Cambronne répondit : 

                  - "Un soldat n'a pas l'idée de prononcer de telles paroles, surtout, quand il est sur le champ de bataille. Je n'ai pas dit cela ; j'ai tout simplement répondu à celui qui me demandait de me rendre : «va te faire f.» Voilà une exclamation suffisamment militaire et bien en situation !"

 

Merde

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 05/01/2021

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Commentaires

  • Vandebeuque Marie Jo
    • 1. Vandebeuque Marie Jo Le 17/01/2021
    Mille mercis pour ce récit si intéressant ! Je ne connaissais pas l’histoire des Petits LU ! Cela m’a donné envie de me replonger dans mes racines St Quentinoises ! ( Magnier-Maillot ) Bonne journée
  • Catherine Livet
    • 2. Catherine Livet Le 16/01/2021
    Il n'est pas donné à tout le monde de cousiner avec un homme rendu célèbre pour un seul mot ! Trêve de plaisanteries, c'est un rendez-vous très instructif.
  • Christelle
    Voici un cousin célèbre et plein de panache ! Et surtout un RDVAncestral très instructif.
  • Bruneau Christiane
    • 4. Bruneau Christiane Le 16/01/2021
    Pour un premier RDV, c'est de main de maître que tu te débrouille.... Bravo.... juste une remarque, les nantais ne disent pas la rue JJ Rouseau.... mais simplement la rue Jean Jacques ....
  • Chaudet Nicole
    • 5. Chaudet Nicole Le 16/01/2021
    Bravo, encore bravo ! Toujours aussi passionnante..... Merci pour ces morceaux d'histoire qui savent relier l'histoire officielle à l'histoire réelle .

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