A la recherche du temps perdu....

journal d'André Richard 1940

Voici l'intégralité du journal d'André Richard, qui m'a été transmis par la famillede son épouse. J'aurais pu n'en publier que les extraits les plus marquants, mais je ne me suis pas sentie le droit de choisir. S'agissant d'un i nstantanné de vie du 10 mai au 27 août 1940, il témoigne surtout d'une ambiance, du moral avec ses hauts et ses bas, de la vie quotidienne d'un simple militaire, pas un héros, un homme.

Il est forcément des phrases qui ne signifient rien pour nous parce qu'elles se rapportent à de petits incidents de la vie courante, mais qui sait si l'une des personnes amenées à lire le récit ne se reconnaitra pas ou reconnaitra un de ses proches. J'ai laissé les abréviations, telles qu'elles apparaissent, les tournures de phrases ainsi que la ponctuation, j'ai juste ajouté quelques virgules et des alinéas, le carnet original est rédigé en très petits caractères sans aucun espace, raison pour laquelle, je ne l'ai pas présenté en version photo mais retranscrit. je note en italique et entre parenthèses quelques détails explicatifs à l'intérieur du récit.

(vous pouvez suivre en parallèlle le Groupe de Bombardement 1/15 dont l'histoire est relatée sur le site Touraine , Escadron de transport)

10 mai 1940

Je suis réveillé par Robert me disant de venir voir les boches. Il est 4h30.

Un appareil survole le casernement de Reims Campagne, fait un passage SE-NW puis un second NW-SE.

Talon en le voyant dit : s'il nous envoyait des pruneaux nous y aurions droit.

A ce moment un miaulement de plus ne plus fort se fait entendre. Tous les 4 rentrent précipitamment, mais moi qui étais le dernier, je ne me suis pas pressé. Je me suis retourné et ai vu l'explosion à 100 m. résultat : cantine démolie, voie ferrée légèrement endommagée c'est tout, mais les chroniques étaient défrayées.

Je n'ai rien ressenti. Je suis plutôt étourdi.

A 15h30, second bombardement, mais sans être avertis, aussi la confusion fut assez grande. J'étais au casernement quand la 1ere bombe tomba. Je m'empressai vers l'abri. Grande détonation. Certains, qui arrivent après, disent que le parc est en flamme. Gros émoi.

Aussitôt l'alerte terminée je suis remonté au hangar car je devais faire le vol d'essai pour une mission de « stacto » ( ?) le soir. Ironie !

Sur le chemin, je vois un hangar du parc assez touché- plus de vitres du feu à l'intérieur.

Au loin, une fumée noire épaisse qui s'élevait. J'ai cru d'abord que c'était les hangars ou la 2, mais heureusement ce n'était qu'un petit hangar où était un échelon roulant.

Tout le monde est sur les dents. Raymond reçoit un éclat.

Selon les bruits qui ont couru, nous aurions dû évacuer le terrain. Il y a eu d'abord une prolongation puis une deuxième tentative.

Résultat du bombardement : départ imminent des avions. Je pars par la route. Alertes sur alertes. Préparation échelon roulant.

11 mai 1940

Lever 4h30. 50 % de l'effectif couche dans la nature. 4 alertes jusque 9 h. fin de la préparation de l'échelon roulant parmi maintes alertes. Enfin je pars de Reims à 17h.

C'est avec un réel plaisir et un gros soulagement que je quitte ce terrain, surtout qu'arrivé à 200m à peine du terrain les bombes tombent à nouveau. Les abris ou j'allais ont été complètement détruits.

12 mai 1940

En route vers un lieu plus sûr et inconnu. A chaque arrêt les civils sont très curieux, mais ma fois...

J'apprends qu'Avord a été bombardé, je suis dans l'angoisse mais je ne pense pas à ce qui pourrait arriver de grave. Naturellement je pense aux miens. Le matériel, tout en étant assez désagréable, peut arriver à se réparer.

Suis harassé, ayant beaucoup travaillé depuis quelques jours.

13 mai 1940

Toujours en route. Voyage assez fatiguant. Surtout avec l'idée qu'Avord est bombardé. Enfin, le Cdt est parti incognito pour Avord. Je suis en furie. En plus le Cdt de détachement ne fait que des bêtises au point de vue stationnement.

Nous arrivons tant bien que mal à St Yan. Le soir, Charles me dit que la maison est détruite. Désespoir.

Toujours pas de nouvelles de ma femme, je suis assez inquiet.

14 mai 1940

Mon anniversaire. Ironie. Hélas, enfin confirmation de la destruction de la maison par Dubourg qui est passé voir sa femme. Pas de nouvelles de Charlotte et personne ne donne aucun indice. Gros désespoir. Préparation taxi.

15 mai 1940

Drapeau arrive. Il a vu la maison : un tas de cendres hélas. Enfin, il faut reprendre courage.

Toujours pas de nouvelles, surtout que toutes les évacuées d'Avord ont écrit à leur mari. Mais pour moi, rien, je suis fou beaucoup de travail pour préparation taxis : CneVanhoutte part en mission.  (Capitaine  Théotime Charles Vanhoutte, né à Tourcoing)

16 mai 1940

Quelques alertes comme à l'ordinaire mais sans rien d'autre. Préparation d'une mission avec bombes réelles. Devons partir le soir. Mauvais temps. Vol décommandé à minuit.

17 mai 1940

Le chargement étant effectué sur le 7, il faut retirer les fusées. Le tantôt on change la disposition du chargement. 5 bombes de 200, 7 x 100, 8 x 50, 32 x 10. Enfin le soir départ prévu pour 22h45. Retardé à cause du mauvais temps venant du N.E. Mais le Colonel Morraglia vient s'entretenir avec l'équipage, chose assez peu commune, et d'autre part dit des blagues.

Enfin nous partons à 23h45.

Vol mémorable hélas. Pour le groupe 4 taxis. Tout le monde trouve le même temps, bien qu'ayant 2 missions différentes. Jusqu'à Auxerre beau temps, sans aucun nuage, mais par la suite un véritable crachin. Nous montons, impossible de passer au dessus, donc on redescend après un bon moment en P.S.V. nous arrivons à 800m d'altitude sur le phare de Reims. Là nous prenons un cap qui nous permettra de rentrer chez les Boches (cap 58°). Nous volons pendant plus d'une heure dans cette direction. Nous étions bien en territoire occupé par les allemands, En effet, nous voyons plusieurs projecteurs qui nous cherchent. Projecteurs bien repérables par leurs caractéristiques : couleur bleu verdâtre qui a une grande force même à travers une certaine couche de nuages. Nous bombardons à proximité, aussitôt les projecteurs s'éteignent. Nous sommes à 500m environ. A peine avons-nous terminé qu'un tremblement du taxi me fait sursauter, j'ai l'impression que nous sommes touchés par la DCA, mais c'est un moteur grillé. Au bout d'un moment, une heure à peu près, le taxi givre. Le pilote perd le contrôle des instruments. Moi, à l'arrière, j'ai l'impression que le pilote ayant vu une trouée met la gomme pour l'atteindre. 5 minutes avant, Sevrain monte à coté de moi. Il est malade. Il a terriblement froid. Je lui passe mon inhalateur et mes gants. Ma foi, il se réchauffe un peu. Enfin revenant à l'accident qui nous arrive, j'étais dans la tourelle arrière supérieure. Tout d'un coup j'entends par porte qui s'ouvre. Je descends, je suis prêt à sauter. Sevrain devant moi a une fraction de seconde d'hésitation et décide de ne pas sauter. A ce moment je sens que le pilote rétablit et je suis resté. Le temps d'un éclair une multitude de pensées m'est venue à l'esprit, mais je reste, et ma foi, j'ai bien fait car le pilote a rétabli et nous sommes revenus à 500m à 100 km/h.

Nous voulons atterrir mais il n'y a pas de frein, un autre avion occupe la piste, cheval de bois. ( En aviation, un « cheval de bois » est une manœuvre au sol où, à force d'incliner l'appareil, l'extrémité d'une aile atteint le sol, le forçant à pivoter autour. Souvent involontaire, cette manœuvre se produit lors d'un atterrissage difficile, pouvant provoquer la destruction de l'avion.)

Enfin j'ai poussé un gros soupir lorsqu'on a touché terre.

18 mai 1940

A l'atterrissage le Cdt Guitteny ( Marcel Guitteny) nous réceptionne après avoir connu le résultat : 3 membres de l'équipage ont sauté en parachute. Nous restons quatre, nous nous présentons. Il a un geste de soulagement en nous voyant. Nous nous apercevons que nous sommes le 1er taxi rentré au 1er groupe et encore, avec la moitié de l'équipage. Enfin quelques temps après nous apprenons que les 3 types du 7 sont retrouvés. Clavet ( ?) et Humbert sont considérés comme parachutistes. Clavet n'a aucun papier aussi Charlan décolle avec le Potez 58 pour l'aller reconnaître.

Presque en même temps on apprend que le 32 est écrasé au sol. Les membres de l'équipage ont sauté en parachute. Le Lt Casse (Serge Henri Pierre Casse)  et le SC Desroches, dit Pello (Pierre marie Desroches)  sont morts. Consternation.

Résultat d'une grossière erreur de commandement car il est inadmissible de faire partir des équipages par un temps pareil.

On apprend que les 3 types retrouvés ont été atterrir dans les environs de Bellegarde dans le Loiret par loin de St Firmin. Ma première pensée est que j'aurais dû sauter mais à la réflexion tout s'est bien passé ainsi. Et si mon parachute ne s'était pas ouvert ? Tout compte fait je préfère être comme je suis.

Le Lt Puissesseau à l'air de regretter d'avoir ordonné la descente, je lui démontre le contraire (Quant à Sevrain et moi nous n'avons pas été prévenus mais tout s'est bien passé quand même)

Le Capitaine Vanhoutte annonce qu'on noiera cela dans l'alcool. Le Lt Puissesseau a promis le champagne. Tout va pour le mieux.

19 mai 1940

Je suis assez fatigué malgré le repos de la journée et de la nuit. Rien à signaler préparation du 3 et du 25 pour mission le soir.

Ce soir j'apprends confirmation que le 32 s'est écrasé au sol. (1ere escadrille) les membres de l'équipage ont sauté en parachute. 2 morts. Enfin, c'est la guerre.

20 mai 1940

On m'affecte comme secrétaire au bureau du groupe, ça ne me fait guère sourire car je suis l'adjoint de Moreau, autrement dit son larbin. Grosse discussion entre Vanhoutte et Fleurian. Vanhoutte ne veut pas mais l'autre a raison de lui. Il m'a dit qu'il ne l'emporterait pas au paradis.

Aujourd'hui j'ai fait mon entrée. Travail pas très ardu. Loin de là.

21 mai 1940

Aujourd'hui le travail d'avancement médaille militaire est terminé. On a entrevu l'avancement pour adjudant. Montalègre m'a dit que j'aurais peut être la nomination avec rappel au 1er avril certainement. Nous verrons bien. Pas de mission aujourd'hui car l'orage est dessus et il pleut.

22 mai 1940

Je vais à Avord. Je suis triste et écœuré. Je pleure. Enfin je vois un avion allemand abattu.

28 mai 1940

Départ pour La Perthe. Terrain plus avancé qui permettrait d'être plus près, mais hélas pas beaucoup d'entrain. Voyage fatiguant. 20 dans un camion avec bagages. Très serrés et très secoués. J'ai mal à l'estomac. Nous roulons toute la nuit et arrivons quand même à 6h du matin. Je suis malade. Sommes très fatigués. Le terrain ancien a été bombardé 2 fois. Mauvais présage.

29 mai 1940

Les copains arrivés par avion ont fait le chargement des avions avant que nous arrivions.

Le soir, après une journée passée tant bien que mal les avions sont prêts. Réunion pour 20h30. Hélas à 1h1/2 l'ordre de mise en route arrive. Mise en route et départ, le dernier part à 2h, le temps n'est pas très clair.

30 mai 1940

Au réveil j'apprends qu'un taxi de chez nous n'est pas rentré. Je me renseigne, on me dit « le 25 », comme l'équipage est celui di Capitaine Vanhoutte je ne m'inquiète pas outre mesure car j'ai confiance. Je vois Géry –qui était sur le 35- il m'explique le mauvais temps qu'il a rencontré. L'heure avance, il est 9h. Obligatoirement le 25 a atterri, mais où ? On passe en face de l'escadre. Le colonel nous apprend que le 25 a percuté à Bar s/Aube. On a retrouvé 6 corps et le 7e Siméoni est à l'hôpital, légèrement blessé. Nous sommes tous consternés, le Colonel lui-même, je ne l'ai jamais vu comme ça. Le Commandant, lui, a atterri dans la région de Roanne. Triste journée.

Le repas de midi se termine assez tragiquement. En effet, certains de la 1ère se sont crus très intelligents de se mettre à chanter. Tous ceux de la 2 sont sortis. Je suis d'ailleurs le premier.

Les tués sont : Lt Pailloux (Jean Pailloux), Lt Humbert (Roger Humbert), AC Servier (Dieudonné Servier), AC Loyer (Robert Loyer), SC Seguin (Guy Seguin)et la plus grande perte : le Capitaine Vanhoutte. Tous des braves types à qui on pouvait demander des services.

31 mai 1940

Toujours sous le coup de l'accident d'hier, mais il s'estompe parmi nous.

On prépare le 35 pour le soir. Nous demandons une chose : c'est de retourner à St Yan.

Nous mangeons très bien, mais c'est la seule consolation.

Pas de mission.

1er juin 1940

Nous repartons pour St Yan. Je m'arrange pour le cas ou je retournerais par la route, de repasser par St Firmin, mais ça fait un gros détour. J'en cause quand même à Jager qui me répond évasivement, en insistant un peu je pourrai peut-être y arriver, mais à 11h je suis averti que je pars en avion.

Voyage sans histoire mais chahuté comme il faut.

Je respire en arrivant.

2 juin 1940

Préparation de mission, je dois partir, il faut faire le chargement. Journée sans histoire, je pars le soir à Entigen (terrain)

3 juin 1940

Suis arrivé à 5h ce matin, je me couche mais à 6h1/2 je suis réveillé par le bruit infernal des autres se levant. C'est toujours la même chose. Journée assez calme.

4 juin 1940

Je dois repartir en mission, le soir, re-préparation de l'avion.

Je pars le soir sur Munich avec bombes incendiaires et une 500 kg.

Le taxi numéro 7 est vieux, grimpe péniblement. Il plafonne à 4.300.

Le Commandant nous a dit de faire demi-tour à 1h pour ne pas être en Allemagne au petit jour.

Nous bombardons Ulm et revenons.

Mission sans grosse émotion sauf un fait : le survol de la limite nord de la Suisse qui m'a fait quelque chose. En effet les villes sont fortement éclairées ce qui fait revivre un peu le temps de la paix. Bâle est très caractéristique.

5 juin 1940

Mission le soir et j'en suis. Préparation du taxi le tantôt. Le soir à 8h pas encore d'ordre. Inge a une parole malheureuse et me donne le nom de fainéant. Je me mets en boule. Je suis hors de moi. Je m'attrape avec Barisonne parce qu'il critique le travail. Très mauvaise journée. Enfin je pars, à Laon. Horreur, cette ville est en feu. Ça me fait mal au cœur car dans le fond ce sont NOS villes, mais les Boches y sont, c'est cela qu'il faut regarder.

7 juin 1940-Vendredi (A compter de cette date, André Richard, inscrit le jour)

Repos le matin.

Le tantôt ( le tantôt : expression couramment utilisée dans l'ouest  pour signifier l'après-midi) préparation d'un autre avion. Journée calme.

8 Juin 1940 -Samedi

Je repas en mission le soir. Préparation du 35. Tout va bien. Je pars à Sedan mais je n'ai jamais été autant canardé par la DCA. Jamais autant éclairé, jamais aussi suivi par la chasse de nuit. 6 avions nous suivent pendant 15' environ. Ca s'est très bien passé quand même.

Il faut dire qu'en ce moment je suis très fatigué et souhaite ardemment le mauvais temps pour me reposer un peu car en ce moment ça barde. Il y a encore 3 taxis au groupe 2, 1 à la 1ère et nous sommes 3 équipages de mitrailleurs soit 6. Aussi c'est assez dur.

9 Juin 1940 - Dimanche

Repos le matin. Le tantôt, je vais voir Robert et le soir, je vais manger à St Yan. Cela m'a replongé dans la tristesse car j'ai eu encore plus envie de faire venir Charlotte (son épouse), et cependant je ne peux, cela m'est matériellement impossible. Ce n'est pas que je ne veuille pas, loin de là, car je m'ennuie terriblement.

Aujourd'hui pas de mission.

10 Juin 1940 - lundi

Journée très calme. Je suis resté dans la chambre toute la journée. Je ne suis pas allé au bureau, tant pis. Il n'y aura certainement pas de mission par le temps que nous avons : gros orage.

11 Juin 40 - mardi

Mauvais temps pas de mission.

12, 13 et 14, idem

15 Juin 1940 - Samedi

Sommes avertis à 13h que nous devons partir. Les LEO 45 doivent arriver à 16h.

On emballe en vitesse. Les taxis sont chargés. Je suis désigné comme navigateur avec Balase, Hélas car ni le taxi, ni le Chef de Bord, ne me plaisent. Enfin je suis heureux quand même car je fais de la navigation. Batal qui est à bord n'est pas désigné. Nous attendons sur le terrain jusque 6h. Alors on vient nous dire que ce sera pour demain car mauvais temps.

16 juin 1940 – dimanche

A 4 heures je suis sur le terrain, nous mettons les affaires en place et partons à 7h. Je fais la navigation pour aller à Lezignan (Corbières- Languedoc). Navigation impeccable, Balase me félicite. Enfin nous voilà arrivés. 1ere chose : vent violent. Il parait que c'est l'habitude. Quantités de taxis arrivent à la suite. Américains et Français. Nous sommes dans un délaissement complet. On nous fait attendre on ne sait quoi. Finalement nous allons en ville. Réception assez froide. On doit loger dans un garage ou étaient des réfugiés pleins de puces et punaises. Je me décide à coucher à l'hôtel.

17 Juin 1940 – lundi

Toujours la même chose : attente, debout pendant des heures.

Le soir on apprend que le Colonel aurait dit que c'était le sauve-qui-peut car les allemands pouvaient venir attaquer le terrain d'un moment à l'autre.

On se prépare à partir pour l'Afrique du Nord : Oran.

On fait les équipages. Avenard vient avec nous sur le taxi. Nous sommes 8. Il manque 2 parachutes, pas d'inhalateur pour tous, pas de cartes, la débandade !

18 Juin 1940 – mardi

Sur le Terrain à 4h30. Naturellement attente jusqu'à 7h30.

On se prépare et nous voilà partis, tant bien que mal.

Avenard fait la navigation. Je suis la route, mais en faisant ma navigation à moi.

Je suis toujours sur le 223. Sale ordure. Impossible de monter. Le comble : on rencontre la crasse, soudain on trouve un tout petit trou et on s'y engage. Juste au moment on voit 4 taxis de chasse. Que sont-ils ? Italiens certainement car c'est en vue des Baléares.

On arrive. Avenard me demande ou se trouve Oran. Mon simple croquis et mon ancien voyage à cette ville me le font repérer assez vite. Pour arriver j'avais trouvé l'heure juste alors que le navigateur me donnait une heure fausse. Enfin nous voilà sur Oran. Personne ne sait où se trouve le terrain, pourtant ils y sont venus comme moi. Je leur indique. Nous voilà posés. Nombreux sont les taxis qui ont déjà traversé le tantôt et, assez tard le soir il en arrive encore. Défense aux S/off de descendre en ville. Les officiers y descendent. Je rencontre Thévin, un ancien de l'école d'Avord, copain de Floquet. Touchons avance de solde.

19 juin 1940 - Mercredi

Départ pour Sétif, mais hélas 3 moulins tournent le 4 ne veut pas. On coupe. Duterne nous dit qu'une manette des gaz est grippée, de ce fait, ne pouvons partir. Duterne regarde et commence à réparer avec Lebreton. Il nous faut être auprès du taxi. Déjà la veille Balase avait fait voir son excellent caractère, surtout pour Levin que j'ai défendu, mais il m'a engueulé.

Départ prévu pour vendredi. Défense absolue de sortir. Je proteste n'ayant plus d'affaires, il me faut faire des achats. Enfin j'obtiens, avec Batal, l'autorisation après mille difficultés. Je sors en culotte de cheval. C'est tout ce que j'ai, le reste est dans l'échelon roulant et où est-il ? À Lezignan !

La journée se passe avec quelques frictions avec les officiers. Le soir interdiction de sortir, sauf Batal et moi.

20 juin 1940. Jeudi

Toujours présent au taxi mais les officiers ne viennent pas. J'y vais quand même pour tenir compagnie aux mécanos. Bien que ce soit interdit de sortir, nous allons à Oran le soir car on s'est concertés : on paie à manger aux mécanos. Batal sort le 1er avec Perrin. Celui-ci a une altercation avec Avenard. Pauvre type. Il a peur de Balase. Batal refuse de remonter au terrain. Enfin ça se tasse, mais il faut remonter après manger...Naturellement nous couchons en ville, on s'attend à une enguelade le lendemain.

J'ai touché quelques affaires à la base.

21 juin 1940. Vendredi.

Le matin les mécanos travaillent et ont terminé à 12h. Pendant ce temps, on discute avec des types de là bas. On ne sait toujours pas ce que l'on va faire. On discute de la situation. On brule des taxis en France sous prétexte qu'il n'y as pas de pilote. Ici il y en a 1000 qui ne font rien. Les taxis continuent toujours à affluer. Jamais je n'en ai vu autant, et des modernes ! Nous avons l'air fin avec notre engin. Enfin....

On voit des Amiot 354, Bloch 175, Glenn- Martin, Douglas, Dewoitine 520, Léo 45, Potez 63/11 etc.etc...

Des Simouns desquels descendent, non pas des militaires, mais des civils. Des vieux tout branlants, des femmes avec des chiens. Ironie, j'apprends que Maryse Hilsz a traversé avec un Amiot.

Le Général Viillemin est arrivé avec toute sa famille. Enfin tout et tout ! Ca fait plaisir !!!

J'apprends également que 2 sous-off du 2è groupe ont fait traverser des femmes dans le Farman, sous des bâches !

A 14h30 nous allons au taxi. Nous décollons à 15h. Il fait chaud. Difficultés pour monter. Je suis à l'avant, je vois avec émoi la première colline qui s'avance, Mon Dieu ! ce n'est pas gai. On la passe, tangent!

Je fais toujours ma navigation, mauvais temps au départ dans les nuages, et avec ça, chahutés. Enfin les nuages s'élèvent et par la suite ça va mieux. Nous passons où je suis passé l'an dernier, en sens inverse. Je reconnais La Chiffa et suppose Blida derrière la montagne. On arrive à Sétif. Très bien reçus. Tous volontaires pour nous loger. Très gentils. Je mange à la popote des tirailleurs. On y mange très bien et pas cher (5.00) Je couche avec Duterne à l'hôtel, mais gratuit.

22 juin 1940. Samedi

J'apprends que la Croix Rouge donne des affaires, je bondis sur l'occasion mais trop tard.

Altercation avec Pelletier qui se croit très intelligent.

Le soir on apprend notre départ.

Mora est parti à Alger voir Vuillemin mais ne rapporte rien comme ordre. On doit aller à Feriana, et on ne nous l'apprend qu'au moment de monter dans le taxi. Enfin nous descendons en ville après avoir vu un Glenn faire un cheval de bois au décollage, mais sans rien de plus, les trains sont solides ; et un Farman atterrir, c'est le n°8 qu'on avait laissé en usine. Mermejean descend de ce taxi. Le soir je couche chez un avocat, très très bien reçu ! On discute un moment et il nous apprend que l'armistice avec les allemands est signé. Stupéfaction. Enfin on va dormir. 2 jolis lits pour Duterne et moi, malheureusement quant on est bien ce n'est pas pour longtemps puisque nous partons le lendemain.

23 juin 1940. Dimanche.

En partant le matin on nous arrête en nous disant que le petit déjeuner est servi. On était allé chercher des brioches avec du café au lait, c'était excellent. Ces pauvres gens avaient dû se lever assez tôt car nous devions prendre le car à 7h. Grands remerciements, et de bon cœur. Nous voilà partis, dans les montagnes de l'Atlas, puis s'intercalent de grands espaces sablonneux, plus rien de vert, des marais dessèches. Enfin on voit un grand rectangle presque plane, c'est là que nous allons !!! Il y a le terrain, c'est tout. Une tente pour poste de garde. A la sortie du taxi un grand vent me surprend mais il est chaud. Bientôt le sable s'en mêle. Alors là ! c'est la fin de tout! Le midi c'est la roulante qui nous donne à manger. C'est vraiment trop dire car on met la table avec 1 verre pour 3 ou  et on nous donne une sardine et un peu de thon sur du pain pas cuit, et avec ça, en plein air, avec le vent de sable. On mange le sable.

Enfin une fût de vin à notre portée ! J'y rencontre un ancien type d'Avord qui me donne un short avec des nails (sandales sahariennes) que j'ai achetées à Oran. J'ai beaucoup moins chaud.

On donne des shorts et des chemisettes, mais naturellement c'est réservé aux officiers et Adjts chef et Adjts. Pelletier ne dit plus rien. On descend à Feriana pour y loger : des baraquements sans rien où étaient des espagnols. On nous donne des lits : 4 planches avec un treillage, et on nous amène de la « plume de chameau » de l'alfa (plante herbaçée vivace qui pousse dans les régions arides du bassin méditérannéen) On s'installe tant bien que mal.

J'apprends que le 35 a brûlé au départ de Tours. Tous plus ou moins brûlés.

24 juin 1940. Lundi.

Je monte au terrain, vent de sable très violent. On ne peut plus respirer. L'air est très chaud et rempli de sable. A telle enseigne que les types qui sont là portent des lunettes et un chèche sur le nez et la bouche. Ah, quel cauchemar ! On descend les bagages des taxis mais un ordre arrive : il y a mission le soir, il faut équiper le 20. Tout le monde y met la main. Le Cdt est présent, c'est pour l'Italie.

Le chargement est terminé, on descend pour manger. Nous apprenons à l'hôtel que l'armistice avec les italiens est signé et que la fin des hostilités aura bien lieu à 0 heures. Au moment de partir, alors que nous avions le ferme espoir d'y aller, pas moi, mais les copains, pour la dernière fois, le Colonel nous dit : c'est terminé. Pour la dernière fois, ça nous faisait mal au cœur.

Intérieurement une seule idée me vient à l'esprit : si c'est terminé on va rentrer en France et je reverrai ma femme et mon gosse. On verra bien, ça fait exactement 2 mois et 2 jours que je ne les ai pas vus. Attendons. Nous nous baladons dans Feriana, hélas pas très grand, un seul hôtel français ou sont tous les officiers. Le colon et les Cdts couchent à l'hôtel mais les autres sont, comme nous, sur la dure, pour une fois, c'et pas mal.

25 juin 1940. Mardi

Naturellement il faut décharger le taxi. Inutile de dire qu'il y a toujours des tireurs au cul, tels Moreau et Cie. Tant bien que mal le taxi est déchargé. On apprend que l'échelon roulant est débarqué et est en route. On dit même qu'ils ne vont pas tarder à arriver.

Le cdt nous dit qu'on a reçu l'ordre de ne plus voler et nous laisse entrevoir qu'il serait question qu'on rentre en bus, sans les avions, laissés tels qu'ils sont. Il dit même aux mécanos d'emmener leur trousse à outil, que ça pourra toujours leur servir. Quant à nous, il nous engage à prendre nos effets chauds. Aussi nous descendons toutes nos affaires.

26 juin 1940. Mercredi.

Je monte au terrain pour ramener le reste de mes affaires et au bout d'un certain temps, je vois arriver l'échelon, mais deux camions seulement. C'ést le technique, dans lequel j'avais mis mes tenues et ma valise. Aussi je biche car, au moins, je vais pouvoir me changer. C'est commode, on n'a même pas d'eau : pour se débarbouiller on va au robinet et on fait la queue, car en plus de nous il y a les arabes qui viennent faire leur plein d'eau. Tout à fait pratique.

Le principal est que j'ai retrouvé ma valise, car s'est la seule chose qu'il me reste. J'étais entrain de récupérer mes affaires quand le Cdt me fait demander. Il faut que j'aille avec lui et Moreau pour faire le travail avancement croix de guerre. Il dégotte un bureau et en avant l'écriture.

27 juin 1940. Jeudi.

Journée calme. Je continue le travail, Barbier et Milou viennent nous donner un coup de main. Le Cdt fait la mienne. J'etais curieux de savoir ce qu'il allait mettre : ma foi, j'ai la plus longue citation et en plus, proposé à l'Armée. Le plus haut que l'on puisse avoir, avant même beaucoup d'officiers. Moreau, lui, l'a à la Division, Milou aussi. Léger tic de Moreau.

En causant avec le Cdt je lui dis ce que j'ai sur le cœur au point de vue nourriture. En effet, c'est Balase qui s'en était occupé et voici comme nous sommes : Les Adjts Chefs et Adjts mangent dans 2 popotes qu'il y a à Feriana. Les Sergents mangent à la popote de la légion et les Sergents Chefs mangent au restaurant de Thelepte. Résultat on mange plus mal que les autres et on paie 12 frs par repas tandis que les autres mangent pour 10 frs par jour. Le cdt n'a rien dit mais dès le lendemain c'est arrangé, nous ne mangeons pas mieux mais on paie beaucoup moins cher.

28 juin 1940. Vendredi

Toujours même travail. Le soir, grande discussion avec Coursault et Moral ( ?), au sujet de la situation. Ces messieurs veulent passer à l'Angleterre mais ils tombent sur Milou et sur moi qui ne voulons rien entendre. Naturellement leur raisonnement est juste pour le moment, mais ce qui m'intéresse surtout c'est de revoir les miens et j'en ai marre de faire le zouave. Grande discussion.

29 juin 1940. Samedi

Je travaille toujours au travail d'avancement, mais il est terminé maintenant et le tantôt je descends dans la chambre et ne monte pas au terrain. A l'hôtel, grands traits d'esprit des officiers pour éblouir 3 ou 4 femmes qui logent à l'hôtel. C'est du propre !

Puis c'est toujours la même discussion qui revient obligatoirement, on est avec les officiers puisqu'il n'y a qu'a l'hôtel qu'on peut boire.

30 juin 1940 Dimanche

Je ne monte pas au terrain, je suis embrayé pour faire un bridge. La journée se passe ainsi. Il fait + 48 à l'ombre. Et tous les jours comme ça ! La nuit il fait un de ces froid !

1er Juillet 1940. Lundi

Je ne monte pas encore au terrain, d'ailleurs nous sommes passablement dans le même cas. Quelques uns seulement montent. On ne nous dit rien, autant en profiter jusqu'au moment ou ça pétera. Je joue au bridge toute la journée. Le soir, je vais manger un couscous dans ma gargote arabe.

2 juillet 1940. Mardi

Toujours pareil : reste à la chambre et joue au bridge. Je commence à trouver le temps long de ne pas voir de nouvelles. Quelques uns en ont. Entre autre Duterne qui a reçu un télégramme. J'avais envoyé un télégramme en même temps que lui, mais rien. Le lendemain les télégrammes étaient supprimés pour la zone occupée, puis le courrier. J'attends avec impatience.

3 juillet 1940. Mercredi

Toujours le bridge et pas de nouvelles. Beaucoup maintenant sont en relation avec leur femme. Moi néant.

4 juillet 1940. Jeudi

Toujours la même vie : bridge.

Le soir on affiche les noms de ceux qui seront décorés le lendemain à la prise d'armes présidée par le Général Vuillemin. Mouvement parmi les mécanos car ils ont la croix de guerre à l'Escadre. J'ai une discussion avec Gendric à ce sujet, il m'a laissé entendre que je la méritais beaucoup moins que Clauet car j'avais eu la trouille de sauter. Toujours les bons copains ! Enfin, sur la liste je suis toujours prévu à l'armée. Nous sommes 5 pour cette citation.

5 juillet 1940. Vendredi

Date mémorable. Mise en place pour la prise d'armes. Tout va bien. On attend le Général. Voici son avion, il se pose et, après un entretien avec Morra, il nous passe en revue, tous, sans exception et il nous serre la main. Il a plutôt l'air chagriné, mais dans des moments comme çà c'est permis. Puis il commence à nommer les gens pour approcher et les décorer. Tout d'abord, il commence par remettre les médailles militaires qui comportent obligatoirement la croix de guerre avec palmes. Je suis stupéfait car on n'en avait pas causé. Le travail avait été fait la veille.

Ensuite, il passe à l'ordre de l'armée, Morra est appelé ainsi que quelques officiers.

Ensuite à l'ordre de la Division. Il m'appelle, je me suis demandé s'il ne faisait pas erreur mais quand il m'a accroché la croix, j'ai aperçu l'étoile d'argent mais non la palme. J'étais un peu déçu, mais enfin, soit !

Il appelle ensuite à l'ordre de la Brigade et décore. Puis c'est tout.

Ceux nommés à l'ordre de l'Escadre restèrent. Ce fut plutôt minable. J'étais écœuré quand ce fut terminé. Delbarre et Compagnie, ainsi que tous les mécanos. Alors là ils s'en sont donné à cœur joie pour râler. Les officiers ont entendu de ces choses ! Mais ce n'était pas fini, ce tantôt ils sont allés à l'hôtel et ce qui devait arriver arriva : Ils trouvèrent tous les officiers et même le Colon. Même Duterne a discuté avec le Colon, et pas pour rire. En fin de cette journée, personne ne fut content. Naturellement Coursault en tête prêchait à tour de bras, mais il est connu.

6 juillet 1940. Samedi

Et la fête continue. Je suis retiré car je joue au bridge et quant on en cause ça me fait mal au cœur. Enfin le Cdt nous réunit et nous dit qu'il y a eu erreur, mais que celle-ci va être réparée. Puis il reste avec les mécanos. Il a pleuré paraît-il. Toujours est-il que les dissidences sont moins grandes. Les officiers ont cessé leur politique anglicane et ont tourné vareuse !!!

7 juillet 1940. Dimanche

Je ne monte toujours pas et passe la journée tant bien que mal. Le tantôt je vais me baigner dans un petit ruisseau.

Le soir, j'ai une discussion avec Sevrain, depuis un moment je ne lui causais plus. On m'avait dit de me méfier, et comme j'avais déjà quelques griefs contre lui ça m'a édifié. Il me demande ce que j'ai à ne plus lui causer, ni à Fromaget, car lui, m'avait un affront. Je me suis expliqué avec lui, nous sommes sortis et sommes restés plus d'une heure à s'expliquer. Naturellement il n'a pas reconnu ce que je lui imputais et m'a juré ses grands dieux que ce n'était pas vrai tout ce que je lui reprochais. Il est vrai que j'ai exagéré aussi, mais à la fin, il a quand même reconnu certaines choses. Finalement il m'a embrassé et nous étions d'accord.

8 juillet 1940. Lundi

La journée se passe sans incident.

Le tantôt on apprend que l'on part au Maroc à Oujda. Vite on fait les équipages. J'apprends que je pars le lendemain comme avion précurseur. Le taxi qui m'emmènera sera convoyé à Casablanca, mais moi, je reste à Oujda pour préparer le cantonnement. Je bondis sur mes affaires, vite j'en fais un paquet et nous voilà montés au terrain pour préparer l'avion. Pas de chance, je laisse ma tenue dans le car. Je la reprends et l'emmènerai demain matin avec ma petite valise que j'ai laissée.

9 Juillet 1940. Mardi

Je passe au terrain assez tôt, il ne fait pas encore clair, je prends ma valise et me voilà parti. Ca commence, bien : j'oublie ma tenue. Je fais la commission à mon voisin de lit pour qu'il me l'amène.

Voyage très long. Je reste à l'arrière du taxi car il y a 3 officiers à l'avant : Avenard, Barasend, Balase. Je repère Blida en passant, puis Oran, et enfin nous voilà arrivés à Oujda. Je regarde : le terrain est très loin de la ville, pas beaucoup de végétation mais il y a une ville, ce sera toujours beaucoup mieux que Feriana Thélèpte. On atterrit. En se posant Avenard sent quelque chose passer devant lui et un courant d'air. C'est la casserole de l'hélice du M.AD ( moteur avant droit) qui s'est arrachée et a passé à travers la carlingue.

On descend. Vite je commence à désarmer le taxi puisqu'il doit être versé à air France. J'ai presque fini qu'un Capitaine Cdt de la base d'Oujda nous dit de nous presser et de nous rendre au car, seul et unique moyen de descendre en ville. Nous arrivons mais trop tard, le car des Belges est descendu. En effet des Belges sont en garnison ici depuis leur retraite. Le Capitaine, qui a l'air très hospitalier nous dit : « débrouillez-vous » Finalement on le soudoie et il nous donne une voiture sans chauffeur. C'est Duterne qui la prend. Il biche. Enfin nous voilà à Oujda, 15 km de la base sans aucune habitation entre deux. Nous allons boire un coup et demandons où on mange bien. Nous allons marger, c'est vraiment un plaisir de manger à sa faim et quelque chose de bien cuisiné.

Le soir, nous remontons pour mettre le taxi en état puis nous redescendons en ville. Nous retournons au même restaurant puis cherchons un hôtel pour coucher. Je vais chez le coiffeur. Les gens sont aimables, dans l'ensemble l'impression est bonne. Belle petite ville bien propre. En gros : ça va.

10 juillet 1940. Mercredi

On monte au Terrain pour mettre le taxi en route et il part, ainsi qu'un autre du 2è groupe qui est venu comme nous et dans les mêmes conditions. Comme nous n'avons plus rien à faire, je demande à Batal qu'il me prête sa tenue de tous les jours. Je l'essaie, un peu petite, je ne puis la boutonner, mais ce sera aussi bien que mon short.

Nous nous renseignons pour descendre, mais hélas rien. Nous allons nous poster sur la route et pour cela, on se tape 2 km à pied sous un soleil de plomb. Au bout d'une demi heure une voiture belge qui descend, on grimpe et nous voilà à Oujda.

On va manger, on se tape bien la cloche et on commence à discuter avec le patron du restaurant qui tient aussi un bistrot. Nous sortons, Duterne et moi avec Beauregard du 2è groupe.

Le tantôt on se promène un peu, on fait la connaissance d'un coiffeur. Arrivés au soir, Discussion au restaurant pour faire manger les copains qui arrivent demain.

11 Juillet 1940 Jeudi

Toujours pareil. Rien de neuf. On voit les officiers, enfin, qui nous montrent le casernement : le Lycée de garçons. C'est très bien, mais trop beau pour être vrai. Les autres doivent arriver à midi. Batal reste au lycée pendant que les autres montent au terrain. Voilà les copains qui arrivent.

J'apprends que deux 223 sont dans la nature : 1 en même temps que nous, un autre la veille. Ca ne m'étonne pas car ce sont des ordures. Enfin, pas d'accident de personne, les 223 avaient un chargement restreint, 4 seulement constituaient l'équipage et de plus, pas de bagages.

Je récupère ma tenue, ce qui n'est pas mal. Le soir on descend, ça va bien. Les copains mangent au restaurant pour le prix que nous avions obtenu 10 frs par tête, ce n'est pas cher. Nous allons loger au lycée.

12 juillet 1940. Vendredi

On monte au terrain et on nous apprend qu'il faut préparer le 20 pour mission éventuelle le soir à Gibraltar. Nous sommes 3 : Moreau, Talon et moi. On fait le nécessaire tant bien que mal mas ce n'est pas terminé et il faut absolument qu'il soit prêt le lendemain soir. C'est vraiment pas mal comme travail.

13 juillet 1940 samedi

Boulot et avec ça, heures de travail chargées. On termine le chargement. On nettoye les mitrailleuses, elles en avaient besoin depuis Thélepte car le vent de sable ne les a pas arrangées. La journée se passe.

Toujours pas de nouvelles. J'écris pourtant, mais rien. J'ai donné plusieurs adresses exprès à Oujda pour essayer tout ce qui m'était possible.

14 juillet 1940. Dimanche

Prise d'armes le matin avec les Belges. Minute de silence avec sonnerie aux champs. Puis on nous emmène colonne par trois : à la messe. Alors là franchement je suis écœuré car quand même, on ne doit pas forcer les gens. Il y a quelques murmures mais sans résultat. Mahomet commence à taper, mais on nous dit quand même de nous couvrir. Et c'est vraiment ça ! Ah, je m'en souviendrai ! Il est bien vrai que les temps ont changé !

Les copains restés à Feriana du fait des équipages réduits arrivent le soir. On les débrouille un peu.

15 juillet 1940. Lundi

Vuillemin et Pernis ( ?) viennent à Oujda. Certainement pour ce qui est de l'histoire des anglais. On apprend que des Léo 45 doivent venir et c'est pour cette raison que Pernis reste là. Je ne vois pas cela d'un bon œil, car il va certainement y avoir du nouveau et ça ne me dit rien de recommencer la bagarre, surtout contre les anglais.

Le soir le reste de l'échelon roulant arrive. Ceux qu'on n'avait pas vus depuis St Yan. Quelques uns entrevus à Lezignan, mais si peu que ça ne compte pas. Je revois Robert, mais il faut que tous remontent coucher au terrain car il n'y a pas assez de place au Lycée. Jusque maintenant je sors avec Talon.

16 juillet 1940. Mardi

On monte au terrain et on apprend qu'une mission est prévue pour le soir, donc on fait les derniers préparatifs. Le soir, l'équipage qui doit partir monte au terrain aussitôt mangé.

17 juillet 1940. Mercredi

La mission n'a pas eu lieu, elle a été décommandée à la dernière minute. On nous cause d'un nouvel horaire de travail : commencer plus tôt et ne plus venir du tout le tantôt. Chose faite pour les mécanos, mais pour le P.N. (personnel naviguant) bien que n'ayant rien à faire, il faut être au boulot.

18 juillet 1940. Jeudi

R.A.S. toujours pareil

Le soir je vais avec Talon visiter les monuments historiques.

19 juillet 1940. Vendredi

R.A.S. toujours même travail

Le bureau du groupe commence à s'organiser.

Le midi je vais prendre l'apéritif au Camp rose, à proximité,où sont les Belges qui ont dû évacuer la Base à cause de notre arrivée.

20 juillet 1940. Samedi

R.A.S. Robert descend et nous mangeons ensemble.

21 juillet 1940. Dimanche

Je suis fiévreux et ai mal à la gorge. Oh ! Malédiction, pourvu que ca ne me reprenne pas comme à Blida. Je me soigne et en prends des suées. La concierge du lycée me donne des infusions. Je bois uniquement chaud. Elle me conseille de prendre des pastilles Panedrine ( ?) ou similaire. C'est un collutoire sec. Aussitôt je bondis à la pharmacie et en achète. On doit en prendre 5 ou 6 par jour. J'avale la boite en une journée, j'ai la langue affreusement jaune.

22 juillet 1940. Lundi

Toujours mal à la gorge et essaie tout ce qu'on me dit. La concierge me donne de l'infusion dan une thermos pour la nuit. Je gargarise. Je fais tout.

23 juillet 1940. Mardi

Rien de changé. Je vais voir un pharmacien qui me donne des gouttes pour gargariser, et du bicarbonate de soude. Je le fais aussi souvent que je peux, mais hélas sans effet. Talon me ramène 10 citrons que je mange dans la journée !

24 juillet 1940. Mercredi

Toujours pareil, je vais voir l'infirmière du lycée qui me fait des badigeonnages 2 fois par jour.

25 juillet 1940. Jeudi

Ca va un peu mieux mais j'ai toujours de la peine à avaler. C'est vraiment la poisse. J'ai une de ces envie de boire un demi bien glacé, c'est formidable. Je me résigne mais j'en ai gros sur le cœur. Pour me rafraichir je prends des Pernods à l'eau non glacée.

Depuis quelques jours je prends l'apéritif avec le coiffeur Robert. Qu'est ce qu'il s'envoie ! Mais il dit que des types comme les aviateurs, jamais il n'en a vu, car ils boivent bien !

Je suis sorti aujourd'hui avec Bernollin dit « Loulou » (Louis). Grave. Type très rigolo. Lui, le coiffeur, un employé des chemins de fer et en plus Beauregard, mais lui ne boit pas il est saoul tout de suite. C'est bien la 1ère fois que je bois comme ça. Moi qui avant ne prenais pas d'apéritif ni d'alcool. Heureusement car à la cadence ou je marche, j'aurais de la tension à l'heure actuelle. Enfin ! On noie son chagrin dans l'alcool ! Les types sont braves. Le patron ne boit plus avec nous, car le 1er jour on l'a saoulé et il ne veut plus recommencer. On le chine.

26 juillet 1940. Vendredi

On remet ça : le jour au boulot. Puis le soir on sort. On ne peut pas sortir pendant la sieste car les militaires n'ont pas le droit de consommer entre 2h et 6h. comme le boulot commence à 3h et demi, on est obligés de dormir, c'est la seule chose à faire car il fait une de ces chaleurs le midi, c'est formidable. Il faut, avec ça, être en tenue, les toiles ne sont pas autorisées. De ce fait, le soir je reste assez tard c'est le meilleur moment de la journée. Mal de gorge latente. Soins : Tarcinol ( ?)

27 juillet 1940. Samedi

Même emploi du temps. Robert est très gentil. Je me fais raser chez lui. Il est très chic. On parle de la famille. Il s'intéresse à ma femme et à René. I me plaint. C'est un juif, mais quand même, il n'a rien de tout ce qu'on leur reproche. D'autre part, ce soir, je suis allé chez lui. Il m'a rasé et en causant j'ai appris qu'il a les mêmes idées. Du coup je suis encore plus copain et il ne m'a pas fait payer.

28 juillet 1940. Dimanche.

Aujourd'hui journée calme. Je sors avec Loulou car maintenant c'est le seul bon copain. Delbarre me dégoute. Robert est en haut, il loge au terrain. Talon m'a fait quelques petits tours à sa façon, pas bien méchants mais je n'aime pas ça. On ne me marche pas sur les pieds 2 fois. Les autres me sont indifférents.

29 juillet 1940. Lundi

R.A.S. La même vie continue, le jour travail, le soir je sors.

Beaucoup sont fauchés. Moi, j'ai une petite réserve, pas bien grosse 1000 frs. Loulou est embêté, il a des nouvelles de sa femme et il attend la solde pour lui envoyer de l'argent. Je lui propose de lui avancer et il me les rendra à la solde. Je lui prête 500 frs.

30 juillet 1940. Mardi

La gorge est guérie. C'est pas trop tôt, je commençais à avoir peur. Malgré tout je ne fais pas de bêtises car je sens que c'est encore fragile. Finalement après tout ce que j'ai pris, je ne sais pas ce qui m'a fait du bien. C'est que j'en ai fait et pris des trucs et des machins. Enfin le principal c'est que ça aille mieux. Si j'avais des nouvelles je serais un homme heureux. Hélas !!!

31 juillet 1940. Mercredi

Voilà un nouveau travail qui m'incombe : on crée au groupe un organe liquidateur (démobilisation). Aussi sec je suis embrayé.

Je gueule comme un putois à Montalègre qui est mon nouveau chef de service. Il me dit que c'est le Cdt qui lui a donné quelqu'un de confiance. Il m'a dit cela après que je lui ai « causé du pays » et demandé quel est le corniaud qui m'a pistonné.

Il me met au courant en moins de deux et me dit « demerdez-vous à organiser le bureau »

Allons bon ! Voilà autre chose.

Avec moi j'ai Fuesn ( ?), alors là, je ne suis pas sauvé !

Ce qui me fait plaisir quand même, c'est que j'apprends par Dubourg que ma femme et mon gosse sont à St Firmin. Je n'ai pas de nouvelles directes mais au moins je sais quelque chose.

Ce soir 2 lettres à La Paix, alors là, quelle joie !

1er août 1940. Jeudi

Ah ! Aujourd'hui je suis fou de joie : 6 lettres de ma femme, je tremble de joie en les ouvrant toutes. Je ne sais par laquelle commencer. Et bien, depuis que je les attends, ça fait plaisir.

Le soir j'arrose ça, mais de façon superbe, car en plus de ces lettres reçues au camp (dont 3 étaient passées par Feriana), j'en ai une autre en poste restante. A part celles d'hier ça faisait quand même 50 jours sans nouvelles, mais je n'y pense plus, je suis tout à ma joie.

2 août 1940. Vendredi

Le boulot commence à prendre tournure, et ma foi, il s'avère assez grand et assez compliqué. Aujourd'hui un officier est arrivé en renfort, C'est Avenard, lui à qui « je tiens un chien de ma chienne ». Les préliminaires sont assez bons. Je le mets au courant du boulot et de l'organisation que j'ai apportée, il trouve que c'est parfait. Montalègre me l'avait dit bien avant, mais, dans le fond, satisfaction personnelle.

3 août 1940. Samedi

Toujours beaucoup de travail. On commence à libérer des types et cela représente quelque chose comme travail. Dans l'ensemble ca marche assez bien. J'ai deux plantons et ils cavalent. On nous donne un 3e larron : Lapeyre, puis un secrétaire. Me voilà haut placé dans la maison, à part Avenard c'est moi qui tient le haut alors je fais mon petit S/chef de bureau. On se défend bien et après quelques petites flèches on nous autorise à ne pas monter au terrain le tantôt. Les autres restaient dans la chambre et nous, nous montions. Par contre, aucun service.

4 août 1940. Dimanche

Pas de travail, sauf permanence assurée par Lapeyre puisqu'il reste au camp. Tout va bien, on se balade avec Loulou, on visite les souks, le quartier arable, et, comme de bien entendu, on tombe à La Paix et on remet çà. Le tantôt, je vais à une noce arabe avec le tailleur.

5 août 1940. Lundi

Travail le matin, dors le tantôt, car maintenant, sauf travail indispensable on ne monte plus le tantôt, ça a été dur mais c'est fait. Depuis notre arrivée il fait une de ces chaleur, ça nous accable assez fortement.

Toujours pas touché la solde.

6 août 1940. Mardi

Même emploi du temps qu'hier. Je me décide, avec Loulou, de me faire faire un pantalon. Je vais donc au tailleur, mais ça me parait un peu cher. Tant pis, j'en fais faire un à 175. La même chose pour Loulou

Rien pour la solde. Elle est prête mais...

7 août 1940. Mercredi

Travail assez important le matin, repos le tantôt.

Je commande, à la patronne de La Paix, une chemisette en lin pour aller avec mon pantalon.

Pas de solde.

8 août 1940. Jeudi

Toujours la même chose.

Je respire car demain je pourrai me mettre à l'aise, quitter les effets militaires. Quel soulagement, car avec la chaleur que nous subissons, c'est atroce.

Rien pour la solde.

9 août 1940. Vendredi

Pour changer c'est pareil.

Je fais le tantôt une belote avec Robert et Gillet, naturellement pour l'apéritif (Pernod). Contrairement à ce que je croyais je n'ai pas mon pantalon, mais demain, sans faute. Une journée de plus à être malheureux.

10 août 1940. Samedi

Travail le matin et ca ne manque pas.

Enfin le tantôt j'ai le pantalon. Je ne retourne même pas au lycée pour me changer. Je me transforme à La Paix, et ça fait bien. Avec Loulou nous sommes tous les deux pareil. C'est au poil.

Quelques bruits en ce qui concerne la solde, on ne tardera pas à la toucher.

11 août 1940. Dimanche.

R.A.S. Journée calme. Apéritif comme de coutume avec Robert et Gillet. L'un est chahuteur sans pareil : Robert, et l'autre se pose là au point de vue blagues, aussi ça va.

12 août 1940. Lundi

Travail le matin.

Le Trésorier est parti toucher les sous ! Quelle blague ! Je voudrais bien être payé car je n'ai plus d'argent. Pourvu que je touche avant de recevoir une lettre de ma femme me demandant de lui envoyer un mandat. J'ai même emprunté 200 frs à Robert.

Mirce ( ?) le trésorier n'a pas pu toucher, il y retourne le tantôt.

Je fais connaissance d'Ortega, entrepreneur de Transports, qui me promet de la peau de serpent pour faire des souliers ou alors portefeuille etc... Jacques me dit de faire attention car il n'est pas trop recommandable, d'accord, je suis sur mes gardes.

13 août 1490. Mardi

Enfin le matin, au travail, on apprend que la solde sera payée le tantôt ; pas de veine, il va falloir monter, mais pour ça que ne ferait-on pas !

Je mange à La Paix et Beauregard me passe un vélomoteur (celui que Bijou a vendu à Jacques) et me voilà parti au terrain avec la pétrolette. On me paie, je descends. Jour de solde pour moi car les autres ne touchent que demain. On peut dire ce coup là qu'on est payés le 44 du mois !

14 août 1940. Mercredi

R.A.S. Toujours pareil. Vie assez active bien que monotone. En effet c'et tous les jours le même recommencement.

15 août 1940. Jeudi

- d° -

16 août 1940. Vendredi

R.A.S. Je fais la connaissance d'un sous-off. Des tirailleurs : Mémé (Pegné). Brave type. Il nous invite Loulou et moi à aller leur dire bonjour chez eux et à manger : foire en perspective. Toujours autant que les boches n'auront pas, comme on dit.

17 août 1940. Samedi

Journée où j'ai un de ces cafards, formidable, c'est plus fort que moi. Tout le monde est autour de moi, Robert, Loulou, Gillet, Jacques etc. Ca ne va pas. Le soir on va faire un tour, ça me remet un peu, moments historiques !

18 août 1940. Dimanche

Aujourd'hui je me sens tout disposé. Si j'avais des nouvelles je me sentirais tout à fait bien. Je me sens léger, ça va. Tant mieux car des journées comme hier ça ne refait pas un bonhomme. Tout le monde s'est employé à me soulager, ce sont bien de braves types.

19 août 1940. Lundi

R.A.S. Tout va bien la journée. Encore un peu et je repiquerais une crise de cafard le soir ! Mais en me disputant et en discutant ça va mieux. Brave Loulou, quand même. C'est dans ces moments là qu'on reconnaît les copains.

20 août 1940. Mardi

Aujourd'hui travail comme de coutume.

En descendant en ville, on fait arrêter le camion à l'endroit convenu et on voit le tirailleur avec un adjt Chef qui nous attendent. Congratulations, et en route vers la popote. Là, on nous présente et, naturellement, Pernod. Dans un verre à moutarde, plus de la moitié de Pernod, à peine la place pour mettre de l'eau. Je me dis, attention ! car si tu commences comme ça, tant pis ! Finalement ça se passe bien, on mange, on discute, ce jusque 3h environ.

Puis, sur leur proposition, on descend en ville en taxi et, comme de bien entendu, direction.... Mais pas de veine, on ne les reçoit pas car c'est la sieste. Pas d'histoire. Ils foncent alors chez les arabes. Alors là on les a laissé, car il était déjà tard et il fallait aller se préparer, raser etc., pour être au souper d'adieu de Beauregard.

Nous voilà partis, et enfin nous tombons à La Paix, tant et si bien qu'on prend encore apéritif sur apéritif. Il faut dire que le Pernod est interdit, mais on en boit quand même en cachette, c'est d'ailleurs une des raisons, parce que c'est défendu.

Je suis bien. Pas ivre mais dans une certaine ambiance qui me crée une certaine satisfaction. Loulou est beaucoup plus avancé que moi, quoique, sans être saoul. On fait le repas. Tout va bien. On se quitte. Beauregard s'engueule avec Jacques car celui-ci a promis le champagne et ne le donne pas, aussi ça barde, Si bien que Beauregard part sans lui dire au revoir.

21 août 1940. Mercredi

Le matin très tôt on apprend que les taxis rentrent en France dans un délai très court et que l'échelon roulant ne rejoindra vraisemblablement pas l'échelon volant.

Je me renseigne si je pars en avion. « Non » me répond-on. Aussitôt je vais voir Mrs les officiers et je leur casse le morceau, leur disant que c'est toujours la même chose, quand on veut un pigeon, on le trouve, pour n'importe quel travail, mais qu'au point de vue récompense, il ne faut pas y compter. D'ailleurs que ça faisait 8 ans que j'étais là dedans et que jamais je n'avais eu de satisfaction, même pas au point de vue avancement, qu'on m'a pourtant si bien promis.

Tous les officiers s'en sont mêlés, et en fin de compte, je pars. Au rapport, on annonce les équipages. On arrive au dernier, mon nom est prononcé. Je m'inquiète de savoir qui à fait cela : Montalègre qui n'est même pas de l'escadrille ! Il est vrai que j'ai été un peu loin hier, à la fin c'était plus fort que moi et les larmes ont jailli, c'est donc à la suite de çà que Montalègre a fait le nécessaire.

Plus vite je serai en France, plus tôt je verrai ma femme et mon gosse. Par le bateau j'en ai au moins pour 15 jours.

On doit partir demain matin pour Tunis, Jacques paie le champagne.

22 août 1940. Jeudi

Je suis terriblement fatigué. On prend le camion à 5h, on monte, mais je ne crois pas partir. Tout à coup je vois tout le monde au taxi, je vois Robert, je lui dis au revoir, mais il me répond qu'on se reverra. J'arrive au taxi, Loulou est là au moment ou je monte, il m'embrasse (le brave type quand même) et nous voilà partis. On passe sur Oujda et en route sur Tunis. On a à peine survolé Oujda, je m'allonge et m'endors, Je suis avec Puissesseau, aussi pas de bile. Je me réveille à Tunis. J'ai dormi plus de 5 heures. Je n'en reviens pas moi-même, ça va mieux, je suis retapé.

J'aperçois le terrain, on se pose. Il y en a déjà quelques uns mais on se place. On mange au mess, peu d'entrain. Le soir je sors à Tunis. En descendant Grandsimon me dis « tu sors ?, je réponds « « oui », alors on et sortis ensemble. Je n'ai plus de sous. Je ne sais pas ce que j'ai fait de ma solde. Il est vrai que j'ai fait des achats. Il ne faut plus que je dépense, l'argent file avec une rapidité ! On cherche une chambre. 30 frs par nuit, ça va. On mange assez potablement, sans rien faire on dépense 50 frs chacun le 1er soir.

23 août 1940. Vendredi

On apprend vaguement que l'autorisation de traverser est arrivée. On peut le faire à partir de demain, On ne va pas moisir ici, tant mieux. Hélas ce soir, on apprend que c'est pour lundi. On se promène et on va faire un billard, c'est tout. Après le repas du midi Grandsimon remonte au terrain pour les pleins et moi, je vais aux souks, j'y revois Mahmoud, avec qui n'est jamais finie la discussion, si bien que le soir arrive et je suis toujours là. Je pars pour rejoindre Grandsimon et le retrouve au restaurant. Je ne mange pas car le flouze s'en va. On se balade sur l'avenue Jules Ferry et on va se coucher.

24 août 1940. Samedi

On se lève assez tard, on s'apprête et on sort. Je veux aller à Monoprix, nous y allons, mais rien d'intéressant. Nous nous baladons tout le tantôt. Nous sommes allés chez Mahmoud, qui nous a invités à manger ce soir, Grandsimon et moi. Nous y allons. Très bien reçus, très bien mangé. J'achète un burnous pour le gosse.

25 août 1940. Dimanche

On retourne aux souks. Grandsimon y voit un type qu'il avait connu l'an dernier, ça vaut le coup de le voir discuter et faire des affaires.

On doit partir demain, vivement, car j'en ai marre de cette vie. Je la regretterai peut-être, mais tant pis. Je ne vois qu'une chose la France.

26 août 1940. Lundi

Nous partons. Mauvais temps au départ jusque la côte, puis ensuite le temps s'éclaircit. Comme pur le voyage de Tunis je m'endors au départ et je me réveille à la pointe nord de la corse.

A ce moment là, je vais à l'avant pour bien voir la Terre de France.

Nous arrivons, nous nous posons. Quantité d'avions sur la piste. Le 1er contact est assez dur. Je ne sais pas ce que c'est, mais il y a quelque chose qui ne va pas. Nous allons au mess, c'est infect. On nous répond qu'on ne trouve plus rien. Belle perspective. Le tantôt se passe sans rien faire naturellement.

27 août 1940. Mardi

Aujourd'hui désœuvrement. On ne fait rien, aussi le contact avec la nouvelle vie est assez dur. Il faudra s'y faire. Heureusement il y a la perspective de revoir les miens, cette idée fait passer le mauvais présage.

J'écris à ma femme aujourd'hui, mais aura-t-elle ma lettre ?

Richard m'a donné une coupure que j'essaie, je ne sais pas si ça réussira, essayons toujours on verra bien.

28 août 1940. Mercredi

Le matin on nous dit qu'il faut absolument que les taxis soient désarmés. Autant de journée de retard, autant de départements occupés parait-il. Aussi, il faut en mettre un rayon. Je suis seul mitrailleur sur le taxi, le travail ne manque pas ! Je me débrouille quand même. Gauvin et Gendric ne font absolument rien, mais moi qu'est ce que je me tape, et naturellement ils me laissent choir, mais ce ne fait rien, en une journée j'ai terminé.

Le Cdt me dit d'aller donner un coup de main à Moreau pour faire la solde. Encore une fois : pigeon.

Maintenant je crois que j'ai tout fait dans le métier militaire, trois fois hélas !

29 août 1940. Jeudi :

Ce matin on demande des volontaires pour être « garde-veilleur ». Je pose ma candidature naturellement je ne connais absolument rien à cette fonction, mais j'en ai marre d'être militaire. Dans ces conditions, je ne volerai plus. C'est la plus forte raison de mon adhésion.

Ainsi se termine le journal d'André Richard. Je ne suis pas encore parvenue à savoir s'il a effectivement été garde-veilleur, ou ? combien de temps ? Quoiqu'il en soit, il n'a pas quitté définitivement la grande famille militaire, puisqu'il réapparait sur les états en 1942 et il passe adjudant, on le retrouvera ensuite au sein de la Division Auvergne, ou il participera aux combats pour la libération.

 

Date de dernière mise à jour : 25/09/2020

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Commentaires

  • GRANDSIMON
    • 1. GRANDSIMON Le 08/02/2013
    le 24 et 25 aout 40 ,il cite le nom de GRANDSIMON, auriez vous des précisions (prenom ou autre) le concernant.
    avec mes remerciements.
    jean pierre grandsimon

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